L’art numérique pour humaniser la ville : rencontre avec Judith Darmont share
back to to

L'art numérique pour humaniser la ville : rencontre avec Judith Darmont

27 mai 2015

Depuis vingt ans, Judith Darmont expérimente avec la matière numérique. « Sculptures digitales », « VJing » ou encore « happenings », elle réinvente sans cesse son art tout en définissant les contours d’un nouveau métier : celui d’artiste digitale. Rencontre.

RSLN : Vous vous définissez en tant qu’artiste « digitale », qu’entendez-vous par là ?

Le digital, c’est pour moi tout ce qui dépend d’un ordinateur. Au départ je suis peintre avec une formation classique mais à l’époque de ma formation dans  les années 1990, les ordinateurs n’étaient pas encore très répandus. Travaillant beaucoup sur la couleur, c’était bluffant de se retrouver avec des palettes aux  millions de possibilités. Comme j’habitais dans un petit studio, je trouvais ça aussi très pratique pour stocker mes créations (rires). Et j’ai un peu défriché,  développé une forme d’art en même temps que le début de la technologie.

RSLN : Qu’est-ce qui a changé depuis les années 1990 dans votre métier ?

Ce qui a beaucoup évolué, c’est qu’il fallait trouver une manière artistique d’exister. J’ai commencé à faire des groupes de musique et d’image, à travailler pour la publicité, à faire de la direction artistique pour les premiers sites Internet… Être artiste digitale, c’est un peu une exploration avec la technologie : des choses dont j’ai rêvé il y a vingt ans,  je peux les faire aujourd’hui. Désormais, je vais vers beaucoup plus de vidéo et depuis quinze ans, je fais pas mal de Vjing : je crée des univers immersifs dans le cadre d’installations artistiques, de concerts, de happening mais aussi sur commande pour des événements.

RSLN : Le travail avec des marques est-il indispensable pour vivre d’art numérique ?

Je n’avais pas envie d’être une artiste maudite donc j’ai aussi ce travail de commande, où j’installe des décors évolutifs pour des événements. Il y a toujours eu des travaux de commande : avant ils étaient pour des nobles ou des puissants, aujourd’hui nous vivons dans un monde de marques. Une double collaboration est possible dans ce cadre : avec l’artiste qui apporte une touche créative, mais il y a aussi des marques purement mécènes par le biais de fondations. 

RSLN : Est-on selon vous à un tournant dans l’art avec le numérique aujourd’hui ?

Je crois qu’on est à un tournant tout court. On sent qu’il y a une accélération de dingue : nous courrons après le temps, sommes sollicité par énormément d’images, on doit trier énormément d’informations… Qui est vraiment photographe, qui a un vrai message à donner ? Quelle place a l’artiste ? Pour moi sa place, c’est de représenter son temps. J’ai du mal avec la peinture : si tu veux parler à quelqu’un de moins de 40 ans, il faut à un moment aller vers son public, utiliser les mêmes supports pour proposer sa vision. Il y a aussi plus de possibilités de se situer aujourd’hui, d’avoir une véritable vitrine sur Internet qui n’existait pas quand j’ai commencé.

RSLN : Quels sont vos projets à ce sujet ?

Mon gros questionnement après vingt ans d’exploration, c’est de me situer en tant qu’artiste. Depuis 2011, je développe URBAN SPIRITS : je filme des personnes que je rencontre dans des villes et que je projette dans des lieux différents, comme des fantômes. Il y a plusieurs dimensions dans ce travail. L’idée, c’était d’ouvrir de nouveaux territoires dans les espaces publics mais aussi d’humaniser la ville. Je me suis aussi dit : happenings, installations ou pérennes, quelle est ma place ? Où doit être l’artiste digital ? Dans une galerie, un smartphone ? Il faut qu’il trouve son support !

J’ai fait exactement ce que j’aurais aimé voir dans la ville. Je trouve qu’il n’y a pas assez d’art dans la ville, on est tous braqués en permanence sur nos écrans quand il y a vraiment de la place partout pour les artistes.

RSLN : Quels sont vos prochains champs d’exploration ?

J’aimerais continuer à investir l’espace public. Apporter la surprise, l’étonnement, le partage, des choses purement humaines et universelles. C’est une manière aussi de sortir de chez moi car je suis tout le temps devant mes écrans ! (rires) En tant qu’urbain dans la ville, j’essaie aussi, par des happenings d’avoir un contact avec l’autre. Ce n’est pas du spectacle de rue, c’est un peu comme le street art, c’est un peu du « moi je vais le faire » même si on ne m’en donne pas la place.

Chaque personnage que je crée [dans le cadre d’URBAN SPIRITS, ndlr], ce sont des personnages que je filme et que je retravaille. Après il faut que je leur trouve un écrin dans la ville, une porte, un mur… L’idée c’est que le portrait est complet quand la vidéo est projetée dans l’écrin qui lui convient. Comme à l’artiste, il faut lui trouver sa place dans la ville.

 

Pour en savoir plus sur les créations de Judith Darmont, son site ainsi que les sites des oeuvres « URBAN SPIRITS » et « BABEL« 

 

 

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email