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Les élites sont-elles dépassées par le numérique ? Rencontre avec Laure Belot

8 mai 2015
Le numérique signe-t-il la fin des élites traditionnelles ? En crée-t-il de nouvelles ? Et si oui, comment ? Laure Belot, journaliste au Monde et auteur de La Déconnexion des élites, comment Internet dérange l'ordre établi (éditions Les Arènes), inaugurait cette semaine le cycle de rencontre Aux sources du numérique. RSLN est allé à sa rencontre.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?

Laure Belot : Je m’intéresse aux phénomènes émergents dans la société, de l’essor du Big Data à l’apparition d’un site comme Le Bon Coin. De façon assez étonnante, lorsque je me suis tournée vers des experts pour expliquer ces phénomènes, qu’ils soient universitaires ou politiques, j’ai eu beaucoup de mal à trouver des personnes qui acceptaient de m’en parler. D’abord parce que peu de gens connaissaient ces sujets, mais aussi parce que ça ne les intéressait tout simplement pas.

Cela m’a profondément intriguée. Comment ces personnes-là, appartenant au haut de la pyramide sociétale, ne connaissaient-elles pas Le Bon Coin alors même qu’il était utilisé chaque mois par 17 millions de Français ? C’est en partant de ce constat que j’ai publié, en 2013, un article dans Le Monde : « Les élites débordées par le numérique« .

« Le véritable clivage porte sur la capacité ou non à être ouvert, notamment pour s’intéresser aux signaux faibles »

Votre réflexion aurait pu s’arrêter là…

Laure Belot : En réalité, j’ai été « débordée » par cet article. J’ai reçu énormément de commentaires, de messages, venant de divers pays de la Francophonie. Et pas seulement de geeks ! Et tous m’expliquaient, à leur manière, que j’avais mis le doigt sur quelque chose d’important.

J’ai donc décidé d’écrire un livre et je me suis mise à échanger avec certains d’entre eux, à les rencontrer. Des personnes me renvoyaient vers d’autres, « qui ont des choses intéressantes à dire« . Et de fil en aiguille, j’ai échangé avec une centaine de personnes qui ont partagé leurs expériences, leurs visions et leurs avis.

Neelie Kroes, la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique, a déclaré que « l’absence de compétences numériques est une nouvelle forme d’illettrisme ». La déconnexion des élites se résume-t-elle à cette absence de compétences et de connaissances numériques, la digital literacy ?

Laure Belot : Cela compte, bien sûr, mais je pense qu’il ne faut pas limiter l’analyse à ces compétences. Il existe une fracture générationnelle, c’est certain. Mais bien plus que l’âge en lui-même, j’ai découvert que le véritable clivage portait sur la capacité ou non à être ouvert, notamment pour s’intéresser aux signaux faibles. J’ai rencontré des personnes d’un âge avancé, sans grandes connaissances du web ou de l’informatique, qui avaient cependant une très forte curiosité pour essayer de comprendre ce qui était en train de se passer.

« Il ne s’agit pas d’une révolution numérique mais d’une nouvelle civilisation numérique »

Parler de la déconnexion des élites, c’est aussi remettre sur la table le débat sur la (re)production de ces élites, qui passe bien souvent par certaines grandes écoles, et plus spécifiquement l’Ena… Dominique Rousseau, spécialiste de droit constitutionnel, déclare dans votre ouvrage : « Autant « l’énarchie » a été très utile pour construire l’État-nation autant, actuellement, compte tenu de cette révolution numérique, elle devient un obstacle ». Le numérique marque-t-il, a plus ou moins long terme, la fin des élites telles que nous les définissions ?

Laure Belot : Nous sommes dans une période de changements. Irina Bokova, la directrice générale de l’UNESCO, a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’une révolution numérique mais d’une nouvelle civilisation numérique. Cette analyse me semble très pertinente.

En parallèle, on ne peut que constater que, si l’on voit émerger de nombreuses idées et initiatives, peu arrivent véritablement à grandir et à se faire financer. Une des sources de la croissance vient de la capacité à faire émerger des projets numériques. Et aujourd’hui, la France a des atouts formidables – 300 000 start-up se créent chaque année. Mais malgré ce terreau incroyable, il est difficile faire émerger des champions.

Pour revenir sur la citation de Dominique Rousseau, la façon dont la France s’est construite, avec notamment une organisation pyramidale, semble avoir un problème de compatibilité avec la civilisation numérique et ses initiatives qui viennent de la société civile.

« Une nouvelle élite est en train d’émerger, avec ses codes, ses réseaux »

Une nouvelle élite n’est-elle pas, peu à peu, en train d’émerger ?

Laure Belot : Le système a horreur du vide et il est donc clair qu’une nouvelle élite est en train d’émerger. Pragmatiquement, certaines personnes, certains groupes économiques, ont su profiter plus rapidement que d’autres des potentialités offertes par le numérique. Et si l’on regarde bien, nombre d’entre eux font appel à des personnalités au profil moins classique, qui ne viennent pas de grandes écoles par exemple.

Cette nouvelle élite a ses codes et ses réseaux propres, mais elle n’en reste pas moins humaine et peut avoir les même travers que celle de ses aînés avec, dans certains cas, des attitudes totalement déconnectées de la société.

Laure Belot, vous êtes diplômée de l’Essec, vous travaillez au journal Le Monde – un profil que beaucoup considéreraient comme faisant partie de l’élite – et vous écrivez un ouvrage sur la déconnexion des élites, qui sera probablement lu par ces mêmes personnes. N’est-ce pas là le serpent qui se mord la queue ?

Laure Belot : Il faut savoir d’où on parle. C’est justement par ce que je travaille pour un journal dit « de référence » que j’ai pu mesurer l’écart très fort entre des dirigeants et des intellectuels, auxquels j’ai eu facilement accès, et des citoyens aux usages numériques très créatifs. Et j’ai donc enquêté sur ce phénomène.

Sur les cent personnes interrogées dans cet ouvrage, il y a certes des experts du numériques, mais aussi des citoyens, des philosophes, des historiens, des juristes, qui se sont très rarement exprimés sur la question, mais qui ont accepté de faire un pas de côté pour analyser ce phénomène.

Les sollicitations extrêmement diverses que je reçois depuis la sortie du livre, du privé ou du public, d‘entreprises ou d’associations, de groupes d’étudiants ou d’écoles, montrent que les acteurs dont je parle dans les neuf chapitres du livre se sentent concernés.

* Laure Belot, La déconnexion des élites, comment Internet dérange l’ordre établi, Les Arènes.

Voir également le compte-rendu de cette première rencontre Aux sources du numérique.

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