L’avenir du journalisme web en France passe par Saint-Etienne share
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L’avenir du journalisme web en France passe par Saint-Etienne

4 février 2010

(visuel : "Panorama newsroom", au Sunday Telegraph par victoriapeckham, licence CC)

La déclinaison française du « New York Times Lab » ne sera ni parisienne, ni adossée à un seul groupe de presse ou une seule institution. Dans l’Hexagone, le pendant de ce laboratoire d’idées et d’expérimentations sur le futur du journalisme mondialement reconnu pourrait bien voir le jour à Saint-Etienne, dans la Loire, et réunir, à partir de septembre 2011, les étudiants d’un master 2 nouvellement créé, des universitaires, des entreprises spécialisées ès contenus innovants, et quelque 350 journalistes en poste qui y défileraient chaque année pour respirer le parfum d’innovation qui règne sur le web.

Ecrit ainsi, vous allez croire à une blague. L’association mondiale des journaux (WAN-IFRA), principal regroupement d’éditeurs à travers le monde, y croit pourtant dur comme fer. Le projet qu’elle chapeaute est baptisé « pôle international de recherche, formation et technologie des médias », et est même désormais relayé par des communiqués de presse tout ce qu’il y a de plus officiels des différents partenaires du projet – région Rhône-Alpes, conseil général de la Loire et communauté d’agglomération de Saint-Etienne du côté des bailleurs de fond, universités de Saint-Etienne et de Lyon pour la maîtrise d’ouvrage.

« Internet n’est pas un ennemi des journalistes »

Concrètement, de quoi s’agit-il ? Créer, d’ici quatorze mois, une « salle de rédaction du futur » : un open-space de 140 mètres carrés, lui-même inséré sur un site plus vaste de 500 mètres carrés, incluant « l’ensemble des technologies capables de transporter de l’information », détaille Olivier Bourgeois, directeur de la WAN-IFRA pour l’Europe du sud-ouest, depuis ses bureaux lyonnais. La philosophie du projet tient en quelques phrases : « On ne pense pas qu’Internet soit un ennemi des journalistes, mais au contraire qu’il s’agit d’une vraie opportunité. Mais il y a des réflexes à acquérir, des réflexions à mener, des formats à tester…»

Ce principe a déjà été éprouvé par la WAN-IFRA dans des « Newsplex » créées aux Etats-Unis, en Caroline du Sud, et à Darmstadt, en Allemagne. Grande différence : ces réalisations précédentes réunissaient nettement moins de partenaires autour de la table, et ne s’accompagnaient pas forcément d’une formation initiale. A Saint-Etienne  la WAN-IFRA signera une convention pédagogique et d’occupation des locaux, moyennant un loyer annuel de 36.000€.

« Tout est né lors des Etats Généraux de la presse écrite, au début de l’année 2009 », précise Olivier Bourgeois. Auditionnés dans le cadre du volet formation de cette consultation, présidé par l’ancien grand patron de Bayard Presse, Bruno Frappat, les représentants de l’ association ont suggéré une reprise en France de ce concept. « Cela a ensuite été retenu dans le Livre vert [disponible ici]. Nous l’avons fait savoir à nos contacts locaux, qui ont été très enthousiastes, et n’ont pas voulu voir ce projet échapper à la région … », précise Olivier Bourgeois.

Voici la recommandation formulée dans le Livre Vert :

Ce qui existe déjà …

Une formation initiale de journalisme de plus a-t-elle une chance de s’imposer, alors que le marché de l’emploi n’est pas franchement à la fête ? « Si la carte web est jouée à fond, oui ! », répond l’universitaire Arnaud Mercier. Spécialiste ès communication politique, ce prof de fac s’est déjà penché sur la création de l’école de journalisme de Sciences Po Paris et sur la création d’une licence pro à Nice, avant de devenir lui-même « patron » d’une formation spécialisée, la licence professionnelle Activités et techniques de communication – spécialité Journalisme et médias numériques (bac +3) , à Metz. « Dans ma formation, j’ai même accueilli un jeune journaliste, diplômé de l’IUT de Tours [l’une des écoles « reconnue par la profession », NDLR], mais qui avait souffert de la non prise en compte du multimédia là-bas ! »

Du côté de la formation continue, il s’agit clairement d’une nouvelle manière d’aborder ce marché pour la WAN-IFRA : jusqu’à présent, elle intervenait principalement dans les locaux même des entreprises. C’est notamment le cas avec L’Express-Roularta, groupe auprès duquel elle mène une vaste mission de formation et conseil, ou du Télégramme de Brest, dont elle a accompagné le basculement vers un modèle de rédaction « bi-média ». « Parfois, pour mener à bien des missions de changement, il est nécessaire de prendre un peu de distance. Accueillir des journalistes et des encadrants en séminaire à Saint-Etienne, cela peut-être une bonne solution », se persuade Olivier Bourgeois.

Elle se retrouvera en concurrence directe avec les départements formation continue des différentes écoles de journalisme (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris, ESJ-Médias à Lille, notamment), qui organisent régulièrement des formations « web et journalisme ». « Là encore, je pense qu’ils ont une chance : des journalistes en poste qui n’ont pas fait de formation initiale peuvent être très intéressés à l’idée de valider un bac +5 par la validation des acquis de l’expérience », analyse Arnaud Mercier.

Le champ universitaire du journalisme et du web, lui n’existe pas vraiment : l’IEP de Paris, par exemple, a bien un « Medialab » ainsi qu’ un permanent chargé de la prospective au sein de son école de journalisme (Alice Antheaume, qui raconte ses recherches sur un blog fraîchement lancé), mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un laboratoire de recherche spécialisé sur « le journalisme et le web ». La plupart des travaux universitaires sur la question restent produits par des chercheurs appartenant à des labos spécialisés qui dans l’économie (Patrick Le Floch sur le modèle économique du web à l’IEP de Rennes et dans le labo Every Data Linked), qui dans la sociologie (Yannick Estienne sur « Le journalisme après Internet »). Sans jamais être rassemblés.

Enfin, l’aspect « pôle de compétitivité » est, lui, assez largement inédit. Il cherche notamment à jouer la complémentarité avec la cité du Design de Saint-Etienne, installée à deux pas des futurs locaux du Newsplex …

Alors, maintenant, si l’on vous dit que l’avenir du journalisme web en France passera sans doute par Saint-Etienne, vous comprenez mieux pourquoi ?

Edit, 11 février : Pas « multimédia », l’IUT de Tours, comme nous l’expliquait Arnaud Mercier, de l’université de Metz, citant le ressenti de l’un de ses étudiants ? Nicolas Sourisce, directeur des études de cette formation depuis trois ans, précise la place aujourd’hui dédiée au web : « Tous nos étudiants sont désormais formés à l’écriture et à la production de contenus web, dans un enseignement transversal à toutes les spécialités. Ils font des stages dans les rédactions web, que ce soit chez des pure players ou dans des rédactions web de titres papier … et certains ont même un projet de création de site d’info locale ! »

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