Le cinéma sur le chemin du crowdfunding

29 avril 2013

Faire financer une partie de son projet de film grâce au crowdfunding, pari risqué mais stimulant ou choix de seconde zone ? Le jeu en vaut la chandelle, répondent les équipes de deux campagnes menées sur Touscoprod. Explications et argument en faveur d’une économie collaborative.

Depuis 2007, le nombre de plateforme de crowdfunding au niveau mondial a été multiplié par 5,6. Ulule vient d’annoncer pour 2012 une récolte de 3 millions de dollars. Plus particulièrement dans le milieu du cinéma, l’idée n’en finit pas de faire des émules. Mi-mars dernier le producteur de l’adaptation de la série à succès Véronica Mars déposait son projet sur le généraliste Kickstarter. Moins de 24 heures après, le compteur affichait 2 millions de dollars. Il dépasse aujourd’hui les 5,7 millions.

Petit ou grand projet, qu’est ce qui pousse à lancer une campagne de ce type du côté des producteurs ? Comment décide-t-on d’avoir recours à ce financement collaboratif ?

Tous les chemins mènent au crowdfunding

Alors que l’émergence de telles plateformes permet aux internautes de participer à l’élaboration d’un film, elle est aussi symptomatique de l’attribution des subventions par des biais plus classiques. Et de la nécessité de trouver ce qu’il manque à un budget pour pouvoir terminer et distribuer son film. Touscoprod, plateforme ayant vu le jour en janvier 2009, fait donc partie des 182 plateformes européennes à permettre à des projets de voir le jour. Spécialisée en court et long métrages, elle met ainsi en relation producteurs/réalisateurs et internautes.

Les dons servent notamment aux généreux donateurs de voir leur nom au générique du film – si la campagne atteint la somme fixée au départ, sinon, les sommes sont remboursées (ou non-prélevées) – ou de pouvoir assister à une diffusion en avant-première, entre autres. Le tout fonction de la somme donnée au projet.

Le succès de ce mode de financement tend à donner envie à de jeunes producteurs ou scénaristes de combler les trous de leur budget en récupérant par ce biais les euros manquants. Clément Chabault et Jonathan Kluger, respectivement producteur et réalisateur de La nuit je m’ennuie, expliquent pourquoi ils ont décidé de passer au financement participatif.

« Le film était écrit depuis un moment et nous avons investis dans du matériel de tournage numérique. Mais dans un budget de film, il reste aussi les salaires – à hauteur de 60% du budget – la régie et les décors » raconte Clément Chabault. Et le bouche à oreille leur permet d’avancer sur leurs problématiques finances. « Après avoir eu dans notre entourage plusieurs personnes ayant réussi à financer leur projet, nous nous sommes lancés » précise Jonathan Kluger.

Quelques euros à trouver en dehors du schéma classique de financement – aides à la création ou à la production du Centre national du cinéma et de l’image animée, subventions des chaines de télévision ou encore coups de pouce des régions. Le réalisateur justifie :

« Les financements classiques sont assez aléatoires et l’idée d’un financement via une plateforme publique nous a convaincus de l’intérêt de fonctionner à l’inverse et de produire le film avec un micro budget pour ensuite assurer son existence ; c’est beaucoup plus facile de convaincre un distributeur avec un produit “clé en main”.

Davy Chou a un autre avis sur les subventions. Le cinéaste et producteur de 29 ans a pu produire son documentaire Le sommeil d’or – sorti le 3 avril dernier en DVD – grâce au crowdfunding et à la campagne lancée sur Touscoprod. Le financement en co-production avec les internautes est arrivé tard dans le projet :

« Nous avons eu de bonnes surprise du côté des financements classiques, ça contredisait ce qu’on entendait souvent. On a couru après les financements un peu pendant toute la période de production du film [lui en tournage au Cambdoge et ses deux associés chez Vycky Productions depuis Paris, NDLR] et si nous venions d’avoir l’accord de l’Asian cinema fund nous n’avions pas pu obtenir l’aide à la production de la Région Île de France. On s’est dit : qu’est ce qu’on fait maintenant ? On ne connaissait pas trop le crowdfunding. Des rencontres et un mail plus tard, nous avions un rendez-vous avec Touscoprod. On s’est dit oui tout de suite ! »

Simple comme une lettre à la poste, le réalisateur est en effet l’un des projets de Touscoprod ayant été financé en partie par une campagne réussie. De quoi donner des conseils aux nouveau arrivants sur la plateforme. Du dépôt du projet à la réussite de la campagne, il reste des incertitudes sur ce qui marche ou ce qui ne marche pas pour faire contribuer les internautes.

Tactique de campagne

Faire émerger un projet de court ou long métrage sur une plateforme qui en contient beaucoup n’est pas le plus aisé et dépend de l’investissement que les équipes mettent dans la vie et la vitrine du film. Les associés de La nuit je m’ennuie n’ont par exemple pas souhaité suivre le schéma classique. À la fois en lançant une campagne de financement collaboratif et en souhaitant adopter un mode de distribution inverse à ce qui se fait habituellement : l’équipe du film souhaite ainsi l’exploiter d’abord en numérique – et bouleverser la chronologie des médias – et peut-être « déboucher suivant le succès et le bouche-à-oreille sur une mise en salle ».

Et un film, comme tout autre projet de crowdfunding, a avant tout besoin de visibilité pour pouvoir être financé. « Il faut avoir une activité régulière » confie Davy Chou. Clément Chabault confirme, il faut apporter chaque jour – ou presque « une nouvelle actualité : casting, photos du décor, vidéos en rapport avec le film ». Alors que la temporalité de certains projets rend difficile une actualité quotidienne, le tournage d’un film permet au contraire de tisser un lien avec les donateurs ou potentiels co-producteurs. Et pour choisir quelles seront les contreparties des co-producteurs, du côté de La nuit je m’ennuie, ils ont préféré « toucher les gens, plus dans l’affect, le souvenir qu’un réel intérêt financier ». Jonathan Kluger précise :

« Nous avons pensé les contreparties en essayant d’impliquer un maximum « le coproducteur », en lui offrant une place privilégiée dans la construction du film. »

Mais l’activité est chronophage et nécessite un véritable investissement. « On travaillait à deux avec une assistante de production et nous avons passé beaucoup de temps à relancer les gens » confesse Davy Chou.

Et le réseau dans tout ça ? Du réseau personnel – famille, amis ou proches – au réseau social, il existe de multiples pistes pour faire parler de son projet sans aller jusqu’à la saturation du public ciblé. Jonathan Kluger explique :

« Nous profiterons [une fois que le casting sera validé, NDLR] alors du réseau personnel de chaque comédien. […] C’est une décision qui demande de faire marcher son réseau, donc plus il y a de personnes impliquées, plus le réseau est ample. Nous nous servons énormément des réseaux sociaux. Le but étant que chaque nouveau co-producteur se sente investi d’une mission et qu’il ramène par son réseau un nouveau co-producteur. Le bouche à oreille numérique en quelque sorte. »

Mais attention de ne pas saturer sa cible ! « Les gens donnent en fin de campagne » se souvient Davy Chou :

« Avec le recul une période courte est plus efficace. La communication et la façon d’utiliser les réseaux sociaux pour faire parler de soi et ensuite la faculté à “animer” la levée de fond et à créer des deadlines sont importantes. Deux à quatre mois sont suffisant, inutile de s’épuiser pour rien. »

Définir la période sur laquelle se fera la campagne, bien cibler quelles vont être les étapes et animer les moments-clefs pour expliquer aux internautes les raisons pour lesquelles les cinéastes les sollicitent, tout autant de tâches à accomplir pour mener à bien un financement collaboratif.

Une culture du mécénat ?

Dans les faits, il subsiste une différence entre les campagnes aux Etats-Unis, qui recueillent des sommes parfois colossales, et celles orchestrées en France. Un constat partagé par les équipes des deux films. Clément Chabault confie ainsi que « 60% du financement est apporté par des proches, amis et collègues, partant d’un sentiment d’implication dans une aventure de passionnés ».

Même sentiment pour Davy Chou :

« Nous avons dû avoir environ une centaine de coproducteurs et j’en connaissais une partie. C’est la limite actuelle du crowdfunding en France, démarquant de ce qui se fait aux Etats-Unis. On a beaucoup plus de personnes en dehors du projet qui donnent là-bas. Le gros challenge ? Que les gens prennent l’habitude d’aller vers des projets qu’ils ne connaissent pas. »

Aux Etat-Unis, les internautes agissent plus par simple envie de participer financièrement à un projet culturel. Pour Davy Chou, l’explication vient en partie des cultures différentes, notamment parce que « la culture du mécénat aux Etats-Unis est plus développée » :

« Quand j’ai commencé à m’intéresser à Touscoprod, je voyais des profils qui mettaient 100 euros par mois sur un nouveau film, donc ces personnes prenaient une partie de leur budget pour promouvoir des films qu’ils ne connaisaient pas, comme pour dire j’aime le cinéma. »

En France on aimerait moins le cinéma ? Non, même si le mécénat n’est pas encore très développé, un certain nombre de films a déjà vu le jour grâce au crowdfunding, à l’instar de celui de Davy Chou. Parmi eux, Confessions d’un enfant du siècle, qui a récolté 30.000 euros – ils en demandaient 25.000 – et sélection officielle à Cannes l’an passé dans la catégorie Un certain regard.

Mais aussi sur d’autres plateformes telle que PeopleForCinema, à présent rattachée à Ulule, qui ont permis de terminer Les émotifs anonymes (1,17 million d’entrées), Polisse (2,4 millions d’entrée) et Les infidèles (1 million d’entrée après une semaine de salle). De quoi donner envie d’y croire.

Vous pouvez retrouver le projet La nuit je m’ennuie par ici et Le sommeil d’or par là.

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