Le débat : l’anonymat en ligne est-il encore utile ? share
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Le débat : l'anonymat en ligne est-il encore utile ?

28 février 2012

L’anonymat numérique est-il encore utile ? En 2012, le pseudo n’est plus vraiment à la mode : de plus en plus de blogueurs préfèrent le laisser de côté, et capitaliser sur leur nom. D’où notre question : l’anonymat sur Internet a-t-il encore une utilité voire un sens ? A-t-il encore sa place sur Internet ?

Pour y répondre, nous avons invité dix experts à se pencher sur la question et à nous livrer leur vision de l’anonymat numérique. Sociologues, photographes, avocats, écrivains… tous se sont prêtés au jeu d’une courte tribune pour défendre leurs idées.

Avant de retrouver l’intégralité de leurs contributions, retour sur les principales tendances qui se dessinent.

> Pseudonymat ou anonymat ?

Pour bien comprendre les enjeux de la question de l’anonymat en ligne, une première distinction s’impose : c’est Antoine Dupin, auteur de Communiquer sur les réseaux sociaux, qui revient sur cette différence fondamentale entre « pseudonymat » et « anonymat » :

« En fait, il faut différencier le pseudonymat de l’anonymat : le pseudonymat est le fait de masquer sa véritable identité par un procédé d’avatarisation là où l’anonymat repose sur le fait de ne laisser aucune trace de son passage (comme l’IP par exemple). Pour l’internaute commun, être anonyme se définit donc simplement par la création d’un faux profil. »

> Le web, un espace public d’expression libre ?

Cette première distinction clarifiée, reste à interroger le web comme « espace public en ligne » : c’est ce qui ressort de plusieurs contributions notamment celle de Dominique Cardonqui nous en avait déjà parlé ici– et qui revient sur les effets de l’anonymat en ligne, en particulier sur la libération de la parole et des opinions multiples.

Lorsqu’elles sont confrontées dans cet espace public en ligne, elles créent de la valeur et viennent enrichir le débat :

« Les contraintes énonciatives de l’espace public ont des effets sociaux incroyablement sélectifs : elles limitent l’accès à l’expression publique aux plus éduqués. Ces contraintes s’estompent sur le web, ce qui présente l’incontestable avantage de conférer à chacun la possibilité de s’exprimer. L’anonymat constitue un puissant outil de désinhibition, autorise les émotions, la liberté de ton, le droit de ne pas argumenter dans des formes convenues, de ne pas être exactement soi-même, de s’émanciper des contraintes et des contrôles. En rendant artificiellement égaux derrière le masque du pseudo, le droit à l’anonymat libère les subjectivités, »

Une liberté essentielle et irremplaçable, difficilement accessible dans les autres médias qui ne proposent pas la même flexibilité de formats, de tons, de temps et d’échanges. En clair, il n’est pas obligatoire d’être célèbre ou reconnu pour donner de la voix et pour se faire entendre sur le web

Même écho du côté d’Olivier Iteanu, avocat, blogueur et auteur du livre L’identité Numérique en question qui explique que pour lui, « l’anonymat est l’avenir de l’homme numérique », et « pas seulement dans les pays où la liberté d’expression est en danger du fait des pressions d’un gouvernement ou d’un pouvoir quelconque ».

> La question de l’identité en ligne

La question de l’anonymat est logiquement attenante à celle de l’identité en ligne. En ligne, nous exprimons parfois des facettes variées de notre personnalité et souvent bien loin des catégories préconçues et prévues à cet effet. Cette multiplicité des identités peut prendre différentes formes, et notamment celle du pseudonyme, comme l’explique Marcienne Martin, post-doctorante associée au Laboratoire de l’Observatoire Réunionnais des Arts, des Civilisations et des Littératures dans leur Environnement :

« À l’instar de la société civile, la nomination est une pratique sociale que l’on retrouve sur le web. Formant l’identité numérique de l’usager, elle se décline sous la forme d’un pseudonyme. La création de ce dernier est réalisée à partir de données prises, entre autres, dans la vie privée du sujet »

Autre point d’interrogation : le rapport entre l’identité en ligne et l’identité hors ligne. Pourquoi multiplier les pseudos sur le web ? N’avons-nous pas également part à ce genre de pratique avec les surnoms dans notre quotidien ?

Leafar, blogueur et « ethnologue de la culture numérique », explique que cette diversité de facettes, ces parcelles éparpillées de notre identité sont réellement notre définition :

« Dans le monde physique, nous ne donnons jamais à voir que quelques facettes de nous-même à un instant donné ; l’idée d’appréhender un individu dans sa totalité est admise comme illusoire. Pourquoi en serait-il autrement en ligne ? La transparence telle que je la conçois est une identité numérique qui se veut fidèle à la réalité, c’est-à-dire forcément morcelée, impressionniste. Pour utiliser une métaphore, ce serait un miroir brisé dont les fragments formeraient une image d’ensemble fidèle à qui je suis. »

Desiree Palmen, artiste travaillant sur l’invisibilité dans l’espace public, a elle aussi son idée sur cette relation à notre identité en ligne :

« L’identité en ligne prend place sans le corps (en trois dimensions). Une personne peut se glisser dans différents types d’identités. L’identité en ligne ne semble pas avoir de rapport avec la partie physique de nos vies. Quoiqu’il en soit, le web a un impact majeur sur notre vie en ligne et hors ligne. L’anonymat dissimule l’individu. Mais l’invisibilité n’est qu’une illusion. »

> L’illusion de l’anonymat ?

Mais pourquoi ne pas nous exprimer en notre nom propre ? Pourquoi mettre une barrière entre notre identité et nos propos en ligne ? Pour Julien Pierre, doctorant en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et auteur du blog Identités Numériques, c’est avant tout une question sur le « cadre d’usage d’une identité » :

« Poser la question de la finalité de l’anonymat, c’est interroger le cadre d’usage d’une identité : c’est reconnaitre à l’anonymat un caractère vital en cas de dictature, obligatoire au regard du secret professionnel, indispensable pour le respect de la vie privée. Ainsi, chaque cadre d’expérience sociale peut se définir par un processus où l’identification est négociée avec les pairs ou définie par une autorité, et où l’anonymat peut être pertinent ou non (acheter sa baguette, exprimer une opinion dans l’espace public). »

Il faut également souligner que l’anonymat numérique en ligne est quasiment impossible, comme le rappelle Antoine Dupin :

« L’anonymat existe-t-il réellement sur Internet ? La réponse est simple : seule une infime partie des experts arrivent à être vraiment anonymes ».

L’adresse IP de votre ordinateur, votre adresse de connexion laisse toujours des traces. Sauf pour quelques experts, il est impossible de rester anonyme sur Internet… Une donnée que les dissidents des dictatures connaissent bien : dans un pays en guerre civile, l’anonymat n’est pas qu’une question de liberté d’expression. Il s’agit bien là de protéger la vie des opposants politiques…

> Le message, derrière l’anonymat

Et qui dit relation à votre identité, dit également relation à l’identité des autres. Un territoire où l’anonymat peut être à double tranchant :

« si l’anonymat peut être considéré comme une garantie, notamment dans les régimes non démocratiques, il importe de ne pas négliger certains risques. Par exemple, on doit protéger les enfants des mauvaises rencontres en ligne avançant masquées. Ce qui implique la nécessité de mettre en place des systèmes de contrôle parental. Et surtout apprendre aux enfants à utiliser correctement et avec prudence les réseaux sociaux. » souligne Marc Mossé, directeur des affaires publiques de Microsoft France [ndlr l’éditeur de RSLN].

L’anonymat et la nomination sont peut-être tout simplement des notions dépassées : et si ce qui importait vraiment sur le web, ce n’était pas qui , comment ou où, mais plutôt quoi ?

« Les écrits sur le web sont signés. Car sur ce support nouveau et égalitaire, les distances sociales s’abolissent, et on se parle de pair à pair. Peu importe qui nous sommes, seul importe ce qu’on dit. Personne ne monopolise la parole, ou la distribue selon son bon vouloir, » souligne Maître Eolas, blogueur et avocat.

Et c’est sans doute ce qui ressort de ce débat : l’anonymat ou le pseudonymat nous permettent peut-être simplement d’évoluer de manière plus naturelle, plus instinctive en ligne, en libérant la parole et en sortant d’un agenda médiatique prédéfini, pour permettre à chacun d’exprimer ses idées, ses opinions ou ses témoignages qui sont finalement bien plus importants que l’anonymat en lui-même. Difficile pour autant d’imaginer un véritable espace public en ligne d’expression libre et ouverte sans lui.

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