Le grand retour des start-up

29 novembre 2007

« Start-up »… Un temps porteur des espoirs les plus fous, le mot était devenu presque tabou tant l´éclatement de la bulle Internet de 1999-2000, balayant tout derrière lui, n´avait laissé subsister que le cliché injuste de business plans inconsistants vendus par des jeunes loups désinvoltes et trop pressés de faire fortune. C´est donc dans une certaine discrétion que l´on assiste aujourd´hui, en France, à la montée en puissance d´une deuxième vague de « sociétés innovantes à fort potentiel » dans le secteur logiciel, dont la remarquable vitalité pourrait bien assurer à notre pays une place dans le peloton de tête des économies numériques. Créées par des entrepreneurs visionnaires et dynamiques, les nouvelles start-up affichent des croissances spectaculaires, embauchent à tour de bras et investissent massivement dans la recherche et le développement (R&D). Indice significatif de ce renouveau : les montants investis en capital-risque, en France, au cours du second semestre 2006, ont progressé de près de 20 % par rapport au second semestre 2005, atteignant leur plus haut niveau depuis l´éclatement de la bulle.

Les promesses de la « nouvelle économie » sont enfin tenues

« Après la crise de mars 2000, on a eu tendance à jeter le bébé avec l´eau du bain, rappelle Philippe Collombel, directeur associé et manager pour l´Europe du fonds de capital-risque Partech International. Et pourtant, tout ce qu´on annonçait en 1999-2000 a fini par arriver. » Question de timing donc, et de maturité des technologies comme des usages.
Car l´explosion du haut-débit, la croissance exponentielle des capacités des ordinateurs et la multiplication des objets  omades et communicants ont bel et bien fini par « numériser » complètement nos vies. « On assiste actuellement à une digitalisation du monde, ajoute Philippe Collombel. Tout circule et se duplique à l´infini, et le moindre ordinateur devient une véritable base de données multimédia connectée à des millions d´autres : dès lors, chacun se trouve face à des problématiques de gestion de contenus – photos, vidéo, musique…– qui offrent autant d´opportunités de proposer de nouveaux services. »
« Le matériel et les réseaux sont à présent à la hauteur des espérances de la fin du XXe siècle, estime Xavier Lazarus, directeur associé d´Elaia Partners, société de gestion de fonds d´investissement spécialisée dans les technologies logicielles. Ce que l´on appelle aujourd´hui le Web 2.0, et qui est davantage un concept marketing qu´une véritable rupture technologique, constitue en fait la réponse aux espoirs que les utilisateurs avaient placés dans l´Internet des années 90. Et de la même façon qu´on a le Web 2.0, on a aujourd´hui les entrepreneurs 2.0. »

Les « serial», les « survivants » et les « primo»

Qui sont-ils, ces « entrepreneurs 2.0 » ? Les experts en distinguent trois principales familles. Les « serial entrepreneurs », « entrepreneurs en série » qui, souvent issus de la première vague de start-up, ont vendu leur entreprise au bon moment, encaissant de confortables profits, puis utilisent ce capital pour investir dans de nouvelles sociétés. Aguerris, ils en sont donc à leur deuxième, voire troisième ou quatrième expérience. Les « survivants » ont lancé leur activité avant – ou peu après – l´éclatement de la bulle. Ils ont donc traversé des années difficiles mais sont aujourd´hui en position favorable car le marché est enfin mûr. Après ces années de vaches maigres, ils peuvent affronter n´importe quel orage. Les « primoentrepreneurs », enfin, viennent souvent de la recherche. Ils créent leur entreprise pour exploiter commercialement des connaissances et des technologies qu´ils ont préalablement développées à l´université ou dans des labos de R&D, et ils profitent de l´expérience des « serial entrepreneurs » et des « survivants ».
« Cette variété de profils est une bonne nouvelle pour tout le monde, considère Laurent Kott, directeur général d´INRIATransfert (filiale de l´INRIA, l´Institut national de recherche en informatique et en automatique, chargée de promouvoir les meilleures start-up du logiciel) et président de Capintech, think tank regroupant l´ensemble des acteurs de l´innovation (entreprises, investisseurs, organismes de recherche, incubateurs, etc.). Les gens se parlent, ils échangent, montent des projets en partenariat. Cela crée une émulation et des synergies. »
Laurent Kott signale toutefois que, dans les faits, la success story à l´américaine relève un peu du mythe. « Il est très rare qu´une même équipe parte de zéro – trois personnes dans un garage avec une bonne idée – pour finir par diriger une multinationale de plusieurs milliers de salariés, explique-t-il. Ce n´est ni le même univers, ni le même métier. On voit plutôt des gens qui créent une entreprise, la développent, puis la vendent au moment où elle atteint une certaine taille critique, quitte à recommencer. En tout cas, l´économie a besoin du dynamisme et de l´énergie de ces entrepreneurs : ce sont eux qui font bouger les choses. »

L´innovation bien accueillie par le public français

Dans le vaste monde de l´économie numérique, quelques secteurs ont vraiment le vent en poupe. Côté grand public, la demande est aujourd´hui particulièrement forte pour les produits et services liés aux usages personnels : jeux vidéos, systèmes domotiques, sites et services communautaires, sans oublier les nouveaux horizons de la téléphonie mobile. Autre tendance remarquable : la montée en puissance des nouveaux objets communicants utilisant les technologies de communication sans fil (Bluetooth et Wifi), tels que le lapin Nabaztag de Violet ou la Liveradio mise au point par Baracoda et commercialisée en France par Orange. « De façon générale, qu´il s´agisse des équipements ou des nouvelles fonctionnalités Web, je suis toujours surpris de constater avec quelle facilité le grand public accueille l´innovation, particulièrement en France », signale Philippe Collombel.
Du côté des entreprises, les domaines d´activité les plus porteurs actuellement sont ceux qui relèvent de la « démocratisation » de l´informatique pour les PME. « Dans le domaine du logiciel, les approches du type SaaS – Software As a Service (anciennement appelées ASP, Application Service Provider) – permettent désormais aux petites structures d´utiliser des outils qui, jusqu´ici, n´étaient à la portée que des grandes entreprises, souligne Xavier Lazarus. De même, il existe aujourd´hui des formules d´abonnements forfaitisés grâce auxquelles les PME peuvent utiliser des plateformes collaboratives complètes ou la téléphonie sur IP dans d´excellentes conditions sans investir dans une structure informatique lourde. » Plus largement, les entreprises de toutes tailles sont aujourd´hui preneuses de solutions relatives à la sécurité (cf le succès de Skyrecon), la simplicité d´usage et la mobilité. « On s´éloigne de plus en plus du schéma classique "un homme qui travaille dans un bureau devant une machine", ajoute Xavier Lazarus. L´époque est à la mobilité géographique, à la souplesse horaire, aux concepts de bureau mobile, de travailleur nomade, voire de télétravail à domicile. » Autant de modes organisationnels qui nécessitent que les outils bureautiques et les applications de l´entreprise fonctionnent partout dans les mêmes conditions de confort et de sécurité.

Excellence scientifique et créativité

Dans ce contexte favorable, la France affiche des atouts précieux, à commencer par un haut niveau de formation scientifique. « Il est intéressant de voir que notre pays se caractérise à la fois par un savoir-faire technique lié à un système d´éducation plutôt matheux et par une tradition de production de biens culturels qui se reflète aussi dans des domaines comme le cinéma ou la chanson, note Laurent Kott. Cette conjonction relativement unique d´excellence scientifique et de créativité explique le dynamisme remarquable de la France dans des secteurs tels que les effets spéciaux numériques ou le jeu vidéo. »
Certes, les Français sont moins réputés pour leurs talents en matière de commerce et de marketing mais les choses bougent. « Il y a vingt ans, il n´y avait en France que quatre ou cinq écoles de commerce valables, or on voit aujourd´hui émerger un vivier de jeunes bien formés aux techniques du business, qui ont compris qu´entreprendre par soi-même peut être une bonne façon de réussir, note Philippe Collombel. L´esprit entrepreneurial fait son chemin. Cette tendance ne concerne encore qu´une petite partie de la population mais les mentalités évoluent. »

La France, championne du haut-débit

Autre avantage de l´Hexagone : la qualité et la densité de ses infrastructures de réseau.
« Si la France est aujourd´hui dans le peloton de tête sur ce terrain, c´est grâce aux investissements de France Télécom, mais il faut aussi rappeler que l´ART (Autorité de régulation des télécommunications) a exigé que le dégroupage se fasse dans de bonnes conditions concurrentielles, ce qui a amené les opérateurs à proposer des offres intéressantes à des tarifs compétitifs, remarque Xavier Lazarus. Lorsqu´on explique aux étrangers qu´il existe, en France, des offres Internet HD + téléphonie + TV à moins de trente euros, ils sont surpris. » Bilan, avec 11 millions de foyers connectés au hautdébit (contre 500 000 en 2002), la France a connu la plus forte croissance mondiale en la matière.
L´indice peut-être le plus significatif de ces atouts français est l´intérêt qu´y portent certains grands groupes du secteur hightech comme Microsoft. C´est la France, en effet, que l´éditeur a choisie pour lancer, il y a deux ans, un programme de soutien aux start-up de l´édition logicielle, une première mondiale pour le groupe (cf l’interview de Marc Jalabert). Aujourd´hui, l´entreprise parraine 50 start-up et éditeurs de logiciels, et l´initiative a été étendue à la Chine, à l´Inde et à Israël.
Ce tableau optimiste n´empêche pas que la France ait encore fort à faire sur certains points : frilosité des investisseurs institutionnels et des grands groupes, pénurie de business angels, lourdeurs administratives ne facilitant pas la création et la gestion d´une entreprise… « On parle souvent d´un "maquis des aides publiques" mais la chaîne d´aide et de financement de l´innovation est un vrai atout », signale toutefois Xavier Lazarus, en évoquant notamment le concours d´aide à la création d´entreprises innovantes du ministère de la Recherche, le statut fiscal JEI (Jeune entreprise innovante) ou encore des financements du type OSEO. « Il faut reconnaître qu´un effort assez extraordinaire a été accompli depuis quatre ou cinq ans sur les dispositifs publics d´aides aux start-up technologiques », ajoute Philippe Collombel.

L´agilité des territoires

Les collectivités locales ne sont pas en reste et rivalisent pour attirer les jeunes pousses sur leur territoire : incubateurs, technopoles, fonds d´amorçages régionaux, etc. Les résultats sont là et de plus en plus d´entrepreneurs se laissent séduire, à l´instar de Miyowa, d´Equitime ou d´Intrasense. Sans doute l´économie de la connaissance passe-t-elle aussi par une plus grande confiance dans la dynamique et l´agilité des régions.
Finalement, de l´avis de tous les spécialistes, le principal frein dont pâtit actuellement la France tient aux mentalités. « Les entrepreneurs et les innovateurs ne sont pas valorisés socialement, regrette Xavier Lazarus. Les grands comptes et l´État lui-même ne leur font pas assez confiance ; dans le public comme dans le privé, ils se heurtent souvent aux barrages des services achats.» Dans ces conditions, il est d´autant plus difficile d´envisager un développement à l´international, pourtant incontournable pour toute entreprise un tant soit peu ambitieuse. « Attaquer les marchés nord-américains et asiatiques coûte très cher », souligne en effet Laurent Kott.

Un écosystème complet et cohérent

Impossible d´évoquer le récent boom de l´économie numérique sans se demander s´il faut craindre un nouveau phénomène de bulle. « Certainement pas », répondent unanimement experts et analystes. « La situation n´a rien à voir avec ce qu´elle était au moment de la bulle de 1999-2000, explique Xavier Lazarus. Nous sommes sur des fondamentaux positifs et durables. Il y a aura évidemment des échecs – car toute innovation représente un pari sur l´avenir qui comporte une part de risque –, mais personne ne répétera les erreurs grossières du passé. » « L´économie numérique s´appuie aujourd´hui sur un écosystème complet et cohérent, avec toute une chaîne de valeur qui ne repose pas sur du vent, rappelle Philippe Collombel. Beaucoup de sites Internet ont démontré leur capacité à monétiser leur audience et, plus largement, les projets sont de bien meilleure qualité qu´il y a quelques années. En outre, le système financier s´est adapté, les financeurs se montrant aujourd´hui beaucoup plus sélectifs. » Forte de ces bases saines, la nouvelle génération de start-up françaises peut envisager l´avenir avec optimisme, d´autant que les progrès technologiques laissent encore entrevoir d´innombrables pistes d´innovation à explorer. Recherche automatique dans les vidéos, reconnaissance de la parole, traduction simultanée, vision par ordinateur… Les e-entrepreneurs n´ont pas fini de nous étonner.


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