Vous avez dit hashtag?

11 octobre 2013

Vous connaissez le hashtag, ou « mot-dièse » en Français, cet outil de classification de mots clés, devenu un élément intégral à la culture et à  l’écriture sur le web depuis son apparition sur Twitter en 2007.  Aujourd’hui il fait désormais son entrée dans le monde réel et plus particulièrement à l’oral. Décryptage. 

Ses origines et son envol

Apparu tout d’abord dans les groupes de discussion du protocole IRC dans les années 90,  l’origine de son usage moderne est attribué à un certain Chris Messina, qui pensait que le symbole du croisillon pourrait devenir un bon moyen de « tagger » des messages sur Twitter, afin de mettre un peu d’ordre dans le chaos des discours. Adopté ensuite par d’autres réseaux sociaux tels que Instagram et plus récemment Facebook, le symbole tient une place vraiment unique par sa manière d’associer à la fois des fonctions d’outil pratique de classification et de métalangage.  

Alors, faut-il regarder l’arrivée progressive du mot-dièse dans le langage oral comme un signe flagrant de la détérioration du langage par le transfert de concepts nés sur le web dans la vie réelle ? 

Un sketch comique de cette semaine sur le talk-show américain the Jimmy Fallon show explore  à quel point les conversations  ponctuées de « hashtags »  dans la vraie vie rendrait  finalement le discours confus et saccadé, loin donc de de son aspect pratique dans un cadre informatique (en VO). 

Des tubes aux pubs

Mais la comédie imite finalement la réalité car nous observons depuis quelques années une réelle invasion du hashtag dans le monde physique. Elle a tout d’abord maintenu sa forme écrite, mais dans le contexte non-cliquable de médias traditionnels (affichage, print, télévision)  par exemple dans le cadre d’opérations marketing souvent lié à des lancements et des évènements.  En 2013, la culture du hashtag s’est étendue à l’industrie culturelle, venant se placer devant des titres de chansons telles que #Beautiful de Mariah Carey, #ThatPower de Justin Bieber ou #liveitup de Jennifer Lopez. Il est aussi employé à l’oral ou bien exprimé par un geste de la main, à la manière des personnes qui miment des guillemets avec les doigts repliés. 

Prenons l’exemple probant de la toute dernière campagne publicitaire pour la chaîne de restaurants Subway, dans lequel le mot hashtag est prononcé douze fois en trente secondes. 

Mais c’est lors de la dernière cérémonie des Grammy’s au printemps dernier (la remise des prix de l’industrie de la musique Américaine) que le mot-dièse a fait son entrée dans le langage parlé.  , encore une fois dans un cadre d’optimisation du « buzz » de l’évènement sur les réseaux sociaux, mais pour la première fois l’incitation n’est pas directe, du type  «suivez la conversation sur twitter avec le hashtag Grammy’s », mais inséré directement dans le discours du présentateur : « … et maintenant la performance live de hashtag Bruno Mars et hashtag Sting. »

L’encouragement de l’utilisation du hashtag étant en principe, bénéfique pour les marques, on observe de nouvelles incitations à son emploi dans la vie réelle : la chaine de magasins Américaine JC Penny a annoncé cette semaine sur leur compte twitter, une promotion d’un genre nouveau : l’entreprise propose des réductions à toute personne qui  prononcerait «Hashtag offre spéciale» à la caisse. 

Un signe d’appartenance culturel

Mais hors d’un contexte marketing, l’utilisation orale du mot « hashtag » dans le quotidien a tout d’abord été repérée par l’analyste de tendances Nimrod Kamer, qui affirmait dans un article dans Wired de cet été, avoir observé dans les milieux de la mode des personnes associant l’expression avec un geste des deux mains représentant le symbole du croisillon. 

Crédit Photo : Nimrod Kamer

De la même manière que taper « hashtag » en toutes lettres sur un réseau social n’aurait aucune utilité pratique, le sens de l’insertion de ce mot dans une conversation orale, ou par un geste de la main est également à discuter. Dépassant  donc son usage premier d’outil de classification cliquable de mots clés, le mot-dièse devient finalement un signe d’appartenance à une certaine communauté, mais aussi un exemple percutant du passage d’un élément intégral à la culture web dans la réalité physique, délaissant sa forme initiale pour prendre une nouvelle signification.  

Lorsque The New York Times s’est penché sur la question, ils ont interrogé Ben Zimmer, linguiste et auteur pour le Wall Street Journal. Il explique : 

« L’utilisation du mot « hashtag » à l’oral est une manière d’afficher son appartenance à une communauté qui partage ses conventions – ici, il s’agit de la classification d’idées par mot-dièse sur les réseaux sociaux. »

Geoff Nunberg, linguiste à l’Université de Berkley ajoute : 

 « Il semble que le hashtag s’est enfin libéré de son rôle sur twitter pour devenir un ornement typographique autonome »

Mot ? Ponctuation ? 

L’introduction de mots issus du web dans le langage courant n’est pas nouveau, mais le hashtag se trouve sur un terrain un peu particulier, car à la différence des acronymes LOL ou de son équivalent Français, « MDR », il n’exprime pas un sentiment. Le hashtag constitue plutôt un signe de ponctuation

Les critiques les plus communs liés à l’emploi de LOL et d’autres acronymes du web à l’oral sont souvent liés au fait que ces mots, ces émotions, existent bien dans la vie réelle, donc dans une conversation orale on a tout à fait la possibilité de vraiment être « mort de rire », plutôt que d’indiquer qu’on est « MDR ».

Le hashtag en revanche n’a aucun équivalent dans le monde réel, étant donné que son usage répond à un besoin qui n’existe pas hors du web (mettre de l’ordre dans un flux d’informations). 

« Il est même possible que le mot-dièse vive plus longtemps que Twitter. Parfois les vestiges d’une technologie survivent aux technologies elles-mêmes, dans le langage » précise Zimmer. 

Il semblerait  envisageable, vu les avancées et l’intérêt actuel pour les  technologies de « life-logging », qu’un jour nous puissions nous doter d’appareils permettant la numérisation et classification de toutes nos paroles en temps réel. De tels outils pourraient ramener l’utilisation verbale du « mot-dièse » à son usage initial, nous permettant de classer chacune de nos phrases par thématique, pour les retrouver plus tard. 

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