Le journalisme de données cherche encore sa place

17 octobre 2013

Le journalisme de données – ou data-journalism en anglais – s’est imposé comme un nouveau format médiatique « innovant » ces dernières années. Certains journaux en ligne en ont même fait une valeur ajoutée non-négligeable de leur production médiatique, à l’image du défunt pure-player OWNI ou encore de Quoi.info. Entre ceux ceux qui le considèrent comme un effet de mode et les partisans d’une rupture majeure et durable dans les pratiques journalistiques, il ne manque pas de provoquer de nombreux débats.

Quelle place occupe-t-il dans le panorama des productions médiatiques ? Si la discipline s’est distinguée sur la scène médiatique et que des ouvrages y sont consacrés – on notera ici The data-journalism handbook ou encore Le guide du datajournalisme – comment l’appréhender ? C’est pour nous éclairer sur l’émergence d’une « nouvelle forme de journalisme » qu’est né le Projet Jourdain au sein du CELSA, l’école des hautes études en sciences de l’information et de la communication de l’université Paris-Sorbonne. 

Le journalisme de données, un nouvel objet de recherche

Les travaux universitaires des sciences de l’information et de la communication ainsi que de la sociologie du journalisme analysent depuis des années les différents « objets médiatiques » de notre quotidien, des articles de presse au journal télévisé. Si les journalistes affichent assez largement une volonté de développer leurs compétences dans le journalisme de données, ceux qui s’en revendiquent ne sont pas toujours considérés comme des « vrais journalistes ». Pourquoi la recherche, le traitement et la mise en forme en forme des données comme forme journalistique suscite-elle autant de débats ? 

Lors d’une journée de conférences organisée dans les locaux du CELSA, chercheurs et professionnels se sont réunis pour s’interroger quant à la place occupée par ce nouveau format. C’est en se concentrant sur la formation des journalistes dans les 14 écoles reconnues par la profession, et où se construit l’identité journalistique, que Valérie Jeanne-Perrier et Hervé Demailly, chercheurs au GRIPIC, ont décidé d’appréhender cette discipline.

En analysant les discours et en interrogeant les responsables des formations, ils ont cherché à répondre à la question suivante : comment les lieux de formation parlent-ils du journalisme de données et quels sont les éventuels écarts entre les discours affichés et les imaginaires qu’ils soulèvent ?

Entre imaginaires et pratiques professionnelles

Les résultats sont surprenants : mis à part l’école de journalisme de Bordeaux, l’IJBA qui présente le data-journalisme comme une expérience unique et qui valorise les productions de ses étudiants, les lieux de formation évoquent très peu le data-journalisme ou les data-visualisations. La discipline s’inscrit dans une approche « globale » du journalisme multimédia, peu d’heures y sont consacrées et la dimension technique du travail prend une place majeure dans les cursus initiaux. 

Autre constat assez flagrant des chercheurs : de nombreuses formations sont proposées en contrôle continu pour les professionnels. Si les demandes dans le domaine sont fortes, les écoles surfent ici sur la recherche de nouveaux formats des médias et répondent à une demande sur un marché commercial. Pour Hervé Demailly :

« Les offres concernant le data-journalisme sont toujours des introductions, comme des sortes d’offres attrape-tout. » 

L’analyse des chercheurs souligne ainsi un affichage restreint du journalisme de données dans les formations officielles et donc une moindre propension à s’imposer comme une forme de journalisme à part entière, reléguant la branche au « journalisme de niche ».

Mais les difficultés de la discipline à s’imposer dans le champ académique ne s’arrêtent pas là. Les cours dispensés dans le domaine se fondent principalement sur des études de cas, la découverte par l’exemple, et non sur une approche méthodologique de la matière comme le précise Valérie Jeanne-Perrier:

« Les différents cours donnent une part très importante au rendu final, à l’idée qu’il s’agit d’un rendu visuel d’un traitement de données. C’est l’idée qu’on a un travail de journaliste déshumanisé qui circule.»

Quel processus de légitimation ?

Comment expliquer un tel rapport à cette nouvelle forme de production de contenus ? Pour Valérie Jeanne-Perrier :

« Une telle prudence vis-à-vis de ce format n’est-elle pas la preuve d’une certaine méfiance ? Le journalisme de données tend à être considéré comme une forme de journalisme complémentaire où le rôle du journaliste est plus d’orchestrer différents métiers pour une production. Comme une forme hybride de journalisme qui cherche encore à se définir pour s’imposer. »

Selon Hervé Demailly, l’absence de codes explique assez largement la difficulté de la discipline à acquérir une certaine légitimité :

« Il n’y a pas de normalisation dans le domaine. Cette grande diversité dans les approches et dans les formations laisse à penser que le journalisme de données n’a pas encore de pratique codifiée et définie de manière forte comme celles qui concernent la presse par exemple. »

La construction d’une méthodologie dans l’apprentissage s’impose donc comme l’une des clés dans le processus de légitimation de la discipline au sein des écoles de journalisme. Un manque auquel certains MOOCs pourraient palier, à l’image de celui offert par le Knight Center aux Etats-Unis ou bientôt par le European Journalism Center.

Mais les débats et les réflexions engagées par le journalisme de données poussent à une interrogation plus globale sur le métier. Pour François Simon, directeur de l’IJBA :

« La question est de savoir où se situent les frontières et les limites du journalisme aujourd’hui ? Qu’est-ce qui donne au journaliste sa légitimité ? C’est une question de la redéfinition du journalisme. Au Guardian tout intervenant même informaticien est considéré comme journaliste dès lors qu’il participe à la production d’un contenu journalistique. »

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