Le journalisme web sous toutes ses formes se taille la part du lion au prix Pulitzer share
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Le journalisme web sous toutes ses formes se taille la part du lion au prix Pulitzer

20 avril 2011
Souvenez-vous. En avril 2010, nous nous étions longuement arrêtés sur le palmarès du prix Pulitzer, et, plus particulièrement sa composante « nouveaux formats, nouveaux supports » : sur les quatorze prix ès journalisme décernés en 2010, cinq s’accompagnaient en effet de motivations saluant une qualité particulièrement remarquable dans le traitement de l’info en ligne.
 
Le palmarès 2011, qui a été révélé ce lundi 18 avril, s’inscrit résolument dans la même veine, et décerne encore une fois cinq récompenses à des productions faisant l’objet d’un traitement web innovant et particulier – et ne vous arrêtez surtout pas à la lecture qu’en fait l’AFP, qui affirme un peu rapidement que « les sites d’informations en ligne sont absents à l’exception de ProPublica, dont deux reporters […] sont récompensés dans la catégorie "reportage national". »
 
Pour arriver à ce total de cinq « projets web » primés, nous avons appliqué la grille de lecture que nous suggérait Nicholas Lemann, doyen de la fac de Columbia et membre du jury Pulitzer, dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’année dernière : 
« Nous n’avons pas créé de catégorie spécifique pour le journalisme en ligne, car notre objectif n’est pas de saluer l’utilisation du médium web en tant que tel […]. Le journalisme en ligne a atteint sa maturité [et] fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité que récompensent les prix Pulitzer. »
Nous avons donc fouillé les mentions en toutes lettres du « web » dans les motivations des jurys. Mais également les mises en scène de l’information proposées par les journaux autour des sujets primés. Ceux-ci sont en effet souvent lourds, compliqués, et les infos traitées ou révélées doivent faire l’objet d’un double traitement, avec une attention particulière sur la réception en ligne. Nous sommes donc allés chercher les productions pensées en vraie complémentarité, celles qui donnent un sens particulier au journalisme web.
 
>> Motivations des jurys, sujets primés, URL, total des distinctions 2010-2011 : on a tout répertorié dans un tableau de synthèse, que vous pouvez retrouver ci-dessous (on est allés un peu vite, c’est pas forcément super lisible, mais tout est là) :
 
 (le fichier excel est par ici)
 
Et on prend aussi le temps d’une lecture dans le détail des cinq productions web qui ont retenu l’attention du board, sous la forme de quatre grands enseignements :
 
1. Rendre des données sexy et accessibles via une application, c’est aussi ça, l’investigation
 
de la dataviz au Pulitzer... .
 
Spontanément, si l’on vous évoque une plongée dans le monde des polices d’assurance en Floride, ça vous évoque sans doute des montagnes de documents à éplucher. Tous écrits en petits caractères, avec moults astérisques de rigueur. 
 
Paige St. John [@paigestjohn] du Sarasota Herald Tribune (quotidien local tirant à 120.000 exemplaires, propriété de la New York Times Company), n’est pas d’accord avec cette fatalité. Et elle a précisément pris le temps de plonger, des heures durant, dans des montagnes de documents. 
 
Résultat de ce travail : plusieurs articles, montrant notamment :
  • que des assurances privées refusent d’assurer des propriétaires de maisons ;
  • qu’ils augmentent de 350% leurs tarifs ;
  • et laissent deux millions d’habitants de Floride avec, pour tout choix, celui d’une assurance d’Etat, qui ne pourrait vraisemblablement pas payer ses dettes en cas de grosse tornade, par exemple.
Mais en plus de ce dossier bien traditionnel, le journal a également développé une application, permettant à tout habitant de Floride de visualiser cela, en fonction de son canton de résidence : 
 
de la dataviz au pulitzer, bis.
 
Cette info définitivement « concernante » et à forte valeur ajoutée, traitée sous la forme d’une « application de dataviz » (pardon pour les buzzwords) a été récompensée dans la catégorie du prix « d’investigation ». Le jury a salué l’effort consistant à mettre à la disposition des lecteurs des « données pratiques ».
 
2. La pédago, c’est pas que les mots : de l’art de bien raconter des histoires avec des supports variés
 
Un enfant de quatre ans qui se bat contre une maladie inconnue : non, le traitement journalistique qui en sera fait ne consistera pas forcément à du super-émotif, dégoulinant de bons sentiments.
 
Une équipe du Milwaukee Journal Sentinel (quotidien fondé en 1837, 220.000 exemplaires en semaine, 380.000 le week-end) a relevé le challenge. Et, avec un webdocu (car il faut bien donner un nom à leur production), a pris le temps de raconter ce combat quotidien. Cela s’accompagne également de vidéos en série, sans oublier des couches de décryptages à coup d’infographies (bon, OK, au format PDF, mais pas seulement). 
 
Cette info pédago a été récompensée dans la catégorie du prix « de décryptage ». Le jury a salué le soucis d’une histoire « racontée avec des mots, des graphiques, des vidéos, et des images ».
 
3. Des « outils numériques », sur un support web only (tant qu’à faire)
 
C’est sans aucun doute le plus « numérique » de tous les prix décernés cette année : un traitement à coups « d’outils digitaux » (dixit le jury), diffusé sur un pure-player (un site exclusivement accessible en ligne). Et qui plus est sur ProPublica, site d’infos appuyé sur une fondation, business model d’un genre particulier qui avait déjà été récompensé en 2010.
 
Dans une série intitulée « Wall Street, cette machine à fric », Jake Bernstein (@Jake_Bernstein) et and Jesse Eisinger (@eisingerj) racontent, en plusieurs volets, « une histoire de la spéculation » made in Wall Street.
 
En mots, bien sûr, mais également à coups de graphiques soignés, léchés même :
 
 
 
Ou bien encore … : 
 
 
 
4. L’info en temps long n’est pas forcément l’ennemi du web
 
Place maintenant à deux projets qui, au départ, n’ont rien de web : un reportage en immersion dans les coulisses de la justice en Russie, et l’enquête sur le naufrage d’un chalutier, dans l’océan Atlantique, avec six marins à bord.
 
Ces deux infos, couvertes respectivement par le New York Times (on ne présente plus) et le Star-Ledger, de Newark, dans le New-Jersey (320.000 exemplaires quotidiens), ont été récompensés dans la catégorie « grand reportage » et « meilleur article de fond » (feature writing, en VO, toujours délicat à traduire).
 
Elles ont fait l’objet de la même attention lors de leur mise en ligne, et accompagnées de vidéos – dont on peut remarquer que la diffusion a été visiblement très synchronisée avec la sortie du papier. 
 
Il s’agit de productions plutôt longues – 15 minutes, par exemple, dans le cas du reportage du Star-Ledger :

 
L’entrée vidéo « multimédia » n’est donc pas (forcément) celle de la petite phrase et du buzz du jour : elle peut aussi être une porte d’entrée d’accès aux infos à très forte valeur ajoutée, celles qui font l’identité même d’un journal – le grand reportage pour le NYT, l’investigation locale pour une quotidien régional.
 
Quelques enseignements : les catégories « reines » font la part belle au web…
 
Si l’on introduit la variable « temps » (enfin, deux années), le tableau est sans appel : c’est dans les catégories « reines », celles des faits, du « breaking news », du grand reportage, que le webjournalisme se retrouve particulièrement mis à l’honneur. Et évidemment moins du côté des éditoriaux, ou des meilleures critiques, ou couvertures photos … . Mais à vrai dire, on s’en doutait un peu. 
 
> Pour aller plus loin en ligne :
 
– Another online milestone for the Pulitzer Prize, par Justin Ellis, sur le Nieman Lab.
 
> Et sur RSLN :
 
– Un entretien avec Nicholas Lemann, doyen de la faculté de journalisme de Columbia, et juré du prix Pulitzer : « Le journalisme en ligne fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité »
– Tous nos articles sur les nouveaux médias.
– Tout notre dossier sur l’avenir de l’info.

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