Le livre numérique, c’est pour tout de suite !

18 janvier 2011

(visuel : soar over…to band together, par meilev, licence CC)

Il est arrivé sans tambour ni trompette, de manière discrète, et sans avoir – encore – bouleversé nos habitudes de lecture, ni le marché de l’édition. Dans notre dernier débat RSLN, qui interrogeait : « Le livre numérique, c’est pour bientôt ? », Jean-Pierre Arbon, ancien DG de Flammarion en France devenu l’un des pionners de l’édition numérique, raconte :

« Il n’y a pas eu de big bang, pas de grand soir. Pas de disparition du papier, ni de basculement soudain dans une lecture de science-fiction. Mais le livre numérique est là. »

Pour Elizabeth Sutton, fondatrice d’Idboox, cabinet de conseil dédié à l’actualité du livre numérique, le livre numérique devient même « incontournable » :

« Les indicateurs sont au vert : éditeurs traditionnels, libraires, auteurs et diffuseurs doivent prendre position sous peine d’être largués d’ici quelques mois… »

Pourtant, loin derrière les Etats-Unis « premier marché au monde avec des ventes d’ebooks atteignant 594 millions d’euros en 2010 », l’Europe est à la traîne, et en France, « le marché du livre numérique reste à bâtir », nous dit Jérôme Giachino, PDG de Starzik, une plateforme de téléchargement légal d’abord concentrée sur le marché de la musique.

Une étude diffusée par le cabinet de conseil Bain & Cie à l’occasion du forum d’Avignon (PDF) estime à 15 à 20% la part du numérique dans les ventes d’ouvrages, à l’horizon 2015.

Alors, en attendant cette explosion, le monde de l’édition prépare sa mutation. Car s’il est une conviction que partagent tous nos experts, c’est que « le livre, dans sa forme numérique, devra se réinventer » (Stéphane Distinguin, fondateur et dirigeant de faberNovel, Agence d’Innovation). Et son marché aussi.

Livres enrichis, multimédia, ou homothétiques – c’est à dire transposés sans modification du format papier au numérique ? Relations entre auteurs et auditeurs ? Gestion des droits des ouvrages numériques ? Voilà quelques-unes des questions soulevées dans ce billet.

Comme le prédit Frédéric Kaplaningénieur et blogueur, spécialiste des pratiques de lecture :

« C’est une nouvelle chaîne du livre où auteurs, éditeurs, imprimeurs, distributeurs et libraires devront réinventer leur rôle. L’année qui s’annonce promet d’être passionnante. »

>> Réinventer le livre … et la littérature

On commence avec l’échelon pour lequel la mutation est sans doute la plus passionnante, la plus riche de possibles, et que l’on sollicite pourtant encore assez peu : celui des créateurs.

Car, comme le rappelle Frédéric Kaplan, l’enjeu est immense : de « document inerte », le livre va devenir  « une véritable machine » — il n’« y [aura] pas de limites au champ de la fiction », nous dit de son côté Kenza Boda, auteur de Journal d’un caprice, livre multimédia.

Le livre numérique ne sera sans doute pas, ou pas seulement, la transposition d’une œuvre papier au format numérique, relève Gwendal Bihan, fondateur de la librairie numérique Leezam :

« On ne peut passer autant de temps à lire sur un écran que sur du papier [mais on pourra] picorer de la littérature, des textes courts, comme on pioche des news et des contenus sur le web. »

Et les premiers concernés par ces bouleversements sont bien sûr les auteursnote Stéphane Distinguin :

« Comment saisiront-ils toutes les nouvelles possibilités offertes par ces nouveaux supports ? Ce serait donc la littérature avant le livre qu’il faudrait réinventer… »

Nils Aziosmanoff, le président du Cube, nous propose même de nommer ce passage vers « le livre d’attraction » 

 

« L’histoire deviendra de plus en plus un « dispositif » mettant en scène le lecteur, un scénario dynamique évoluant en fonction de ses interactions. Le style portera sur la qualité du mode de relation entre le lecteur et l’œuvre, sur les nouvelles expériences de lecture. Le numérique ouvre l’ère du « livre d’attraction », un monde à inventer. »

Pour certains d’entre eux, le virage du numérique est déjà pris, et il pourrait mener très loin, comme le décrit Anne Bève, auteur d’Inde mon intouchable, un livre enrichi :

« Un support numérique apporte aux lecteurs différentes formes d’enrichissements tant dans le domaine du rêve et de l’imaginaire que dans l’approche des cultures et des hommes.

Ils apparaissent sous forme de photos, de vidéos, de musiques qui donnent aux textes couleurs, rythmes, respirations et dynamique complémentaires. La possibilité d’écouter les récits interprétés par l’auteur apporte une  touche émotionnelle différente et mémorable. »

Des exemples fleurissent déjà, et affichent de belles promesses, énumère Frédéric Kaplan :

« Plus que de simples œuvres interactives, les plus audacieux d’entre eux proposent déjà des romans plus immersifs, des manuels scolaires plus didactiques, des guides de voyages plus contextuels, des livres d’érudition plus érudits, des essais enrichis par leurs lecteurs, des magazines plus divertissants. Ce n’est qu’un début. »

Et le lecteur ? Il pourrait bien devenir acteur, héros même des aventures qu’il dévore, comme le promet Anne Bève :

« En cliquant sur des liens inclus dans les textes, […] les lecteurs seront dirigés vers d’autres écrits approfondissant le contexte historique, social et géo-culturel. […] Ces différentes interactivités vont faire du lecteur un acteur à part entière. Par ses recherches et appréciations personnelles mais aussi par ses échanges et impressions avec d’autres lecteurs, il entretiendra avec eux une vie autour du livre. »

Malgré tous ces bouleversements, la plupart des experts s’entendent sur ce point, le livre papier ne devrait pas souffrir de la concurrence numérique. Et Stéphane Distinguin convoque un argument sans doute pas si anecdotique à cela :

« [Le livre] est aussi celui qui révèle et souligne un statut social : combien d’acheteurs de « livres de table basse » ou du dernier Goncourt qui n’en sont pas les lecteurs ? ».

 >> Reconstruire le marché du livre

Digital media creates its own sensual field

Nos experts sont formels : l’attente du livre numérique existe. Reste à s’accorder sur son importance. Jean-noël Lafargue, maître de conférences associé à l’Université Paris 8 et professeur à l’École Supérieure d’Arts du Havre, distingue attente des lecteurs et des éditeurs / distributeurs :

« Les dispositifs sont prêts, avec le retour de la tablette, notamment ; les éditeurs et les     distributeurs y croient beaucoup (comme renouveau commercial ou comme triste fatalité) ; le public y croit un peu, il attend de voir. »

Gwendal Bihan, qui a vu le marché largement évoluer ces deux dernières années, est plus optimiste sur les attentes côté lecteurs :

« Le grand public s’y intéresse de plus en plus, et les acteurs du marché ont changé de position : la question n’est plus « est-ce que je m’y mets ? », mais « comment s’y mettre ? »

Une seule question demeure, en fait. Celle du timing, et du temps qui nous sépare encore de «l’explosion » du livre numérique, explique Gwendal Bihan :

 « Cela peut prendre du temps, plus que pour d’autres produits culturels, comme la musique. D’une part parce que le livre était déjà un objet portable, par essence, et d’autre part parce que les gens y sont plus attachés qu’ils ne l’étaient à leur chaîne hifi.. »

Et plusieurs obstacles empêchent encore le livre électronique de prendre son envol. Le constat est le même chez la majorité de nos pundits : « la faiblesse du parc de readers », « l’absence d’un reader star comme le Kindle aux Etats-Unis, qui a réussi à attirer l’attention des médias », et le « prix des ebooks, encore trop élevé » (Jérôme Giachino).

Un équipement technique ultra performant serait pourtant, selon plusieurs de nos experts, la condition sine qua none au succès du livre numérique. C’est l’avis de Stéphane Distinguin :

« [Les] périphériques sont encore loin d’offrir le même niveau de confort qu’un livre imprimé : aujourd’hui le livre de Gutenberg reste le meilleur support possible de l’écrit, celui qu’on annote, qu’on corne, qu’on prête, qu’on collectionne, qui prend les grains de sable entre ses pages sur la plage. »

Même constat pointé par Dominique Piotet :

« Par un appareil, ou par des applications que l’on va pouvoir retrouver sur son téléphone, sa tablette, son ordinateur, quel qu’ils soient…et le tout en mode synchronisé. Y goûter, c’est tout simplement découvrir une nouvelle expérience de lecture, souvent enrichie. »

Autre problème soulevé : le manque de notoriété du ebook. « Il ne suffit pas de faire des ebooks, il faut les faire connaître ! », lance Elisabeth Sutton. Le succès du livre numérique pourrait en effet dépendre de la capacité à attirer de nouveaux lecteurs, notamment « un public non lecteur de livres traditionnels » (Jérôme Giachino), ou de jeunes lecteurs habitués aux supports numériques.

Alexis Mons (groupe Reflect) déplore le manque de réactivité du secteur sur ce sujet, et regrette :  

« Le retard de phase des nouveautés, disponibles avec retard en ebook, quand elles le sont tout court. Exemple avec la littérature adolescente, pourtant porteuse, et avec un public digital natif ! »

>> Repenser le monde de l’édition, entre nouveaux modèles économiques et incertitudes légales

Plus globalement, c’est toute une chaîne du livre qui doit se réinventer, notamment sur le plan juridique, relève Lionel Maurel, aka Calimaq sur la toile, conservateur à la BnF et spécialiste des questions juridiques :

« Alors que les éditeurs souhaitent généralement perpétuer le modèle classique, de plus en plus d’auteurs demandent des contrats à durée plus courte pour s’adapter aux évolutions rapides et des taux de rémunération plus élevés pour tenir compte des économies que permettrait de réaliser l’édition numérique. »

 Et, sur la question, il ne peut que constater que :

« le cadre légal est à la traîne. La loi ne connaît que le livre papier et le législateur a longtemps hésité à intervenir. [Aujourd’hui], savoir qui détient les droits pour éditer un livre sous forme numérique peut s’avérer complexe. »

D’autant que cette incertitude légale créée un flou pour le lecteur, note Jean-noël Lafargue :

« Va-t-on réussir à convaincre les lecteurs que le progrès, c’est que les livres fonctionnent avec des piles ? Que le progrès, ce sont des livres qui peuvent s’évaporer si un ayant-droit  ou une personne diffamée gagne son procès ? Des livres qui ne fonctionnent plus lorsque la société qui gère leurs DRM met la clef sous la porte ? Des livres dont le contenu peut être modifié à distance ? »

Au niveau économique également, la chaîne du livre va devoir se réinventer. Gwendal Bihan  évoque plusieurs modèles qui selon lui pourraient remplacer « la vente à l’unité » déjà évoquée par Lionel Maurel, parmi lesquels « l’autoédition, l’abonnement ou encore la location à durée déterminée ».

Pour conclure ? Un double constat : le livre numérique recelle d’incroyables possibilités … « dans un monde où tout reste encore à définir » (Elisabeth Sutton). On en reparlera, pour sûr.

>> Visuels utilisés dans ce billet : 

book, par Shall be lifted, licence CC
– Digital media creates its own sensual field, par Stml, licence CC

>> A lire ailleurs sur la toile :

– Le livre numérique ne chasse le livre imprimé, il le renforce, par Annick Cojean, dans Le Monde Magazine
– Le blog « La Feuille », d’Hubert Guillaud
– publie.net, coopérative d’auteurs pour la littérature numérique
– Le Tiers Livre, site de l’écrivain François Bon, « chercheur et animateur depuis 1997 de l’internet littéraire »
Le Labo de la BNF, qui organise régulièrement des conférences sur la question

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