Le numérique au coeur de la campagne : retour sur le café-débat du QG numérique share
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Le numérique au coeur de la campagne : retour sur le café-débat du QG numérique

16 avril 2012

Quelle place pour le numérique dans la campagne présidentielle ? C’est pour replacer ce thème au cœur du débat politique que le GQ numérique a organisé, le mercredi 11 avril dernier, une matinée d’échanges au pub Saint Germain, à Paris.

« Cela n’a échappé à personne : le numérique est le grand absent de cette campagne présidentielle », commente Christine Balagué, co-présidente de Renaissance Numérique, le think tank à l’origine du QGnum.

Le programme se voulait donc ambitieux : la vingtaine d’invités ont débattu pendant près de quatre heures sur le futur de thèmes aussi divers que les services publics, les données personnelles, la culture et la démocratie à l’heure du numérique.
 

> Les services publics : comment faire mieux et plus ?

Comment la numérisation des services publics peut-elle mieux servir les citoyens ? C’était tout le sens de la première table-ronde. Nicolas Colin, entrepreneur et ex-inspecteur des finances, rappelle d’abord les difficultés qu’à l’administration à se refonder en profondeur :

« Elle a beaucoup de mal à passer en ligne car les métiers qui le permettent sont loin de son cœur de compétence. Le design, pour une expérience fluide, le développement logiciel, pour gagner en réactivité : l’Etat a du mal à se doter de telles capacités. »

Et de rappeler que cela est également le cas des très grandes entreprises. Pour y remédier, il suggère que l’administration développe sa propre API. Concrètement, cette plate-forme doit permettre qu’on puisse s’identifier une fois pour toute sur les services de l’Etat, tout en permettant de créer un écosystème « favorable au développement d’application par les développeurs. »

Sandrine Musca, présidente de l’association Silicon Sentier, remarque que des efforts ont déjà été effectués, à l’image du site mon-service-public.fr, qui tente de centraliser l’ensemble des démarches administratives. Il faudrait cependant aller encore plus loin :

« Les nouvelles opportunités ne doivent pas seulement venir d’en haut. Pour que l’Etat ne se contente pas d’offrir le paiement des impôts en ligne, le citoyen doit être partie prenante du façonnement des nouveaux services publics. La puissance citoyenne doit s’organiser avec ces changements, et non pas à côté d’eux », explique-t-elle.

La solution ne viendrait-elle pas alors d’expérimentations en concertations directe avec les citoyens ? Pour Christian Delom, secrétaire général du Club Jade, « il faut tester sur des choses simples, mobiliser autour d’un projet concret, comme sur le sens d’une rue plutôt que l’avenir du nucléaire ». Ce qui fait que les collectivités territoriales sont le lieu idéal pour effectuer la transition numérique des services publics, car « plus malléables, plus proches » des Français. 

Et Nicolas Colin de conclure sur une note positive : « l’administration a cette grande vertu qui veut que, quand le chef décide, ça suit, on obéit, on change tout du jour au lendemain. » A l’élu donc de se convaincre des bénéfices que peut apporter le numérique à ces citoyens pour accélérer les choses. 
 

> Données personnelles : peut-on les utiliser et garder la confiance de l’internaute ?

Autre sujet qui touche les internautes au quotidien, celui des données personnelles. Comme le temps était limité, les participants se sont concentrés sur quelques points essentiels qui animent la tension entre protection et utilisation des données personnelles. 

Antonio Cassili, sociologue, maître de conférences en digital humanities à ParisTech, chercheur associé au Centre Edgar-Morin (EHESS), a proposé son interprétation de l’évolution actuelle de la vie privée :

« Nous sommes actuellement en période de transition entre deux conceptions de la vie privée. Nous passons de la vie privée vue comme un noyau protégé, dont les limites de la pénétration sont clairement définies, à une conception de la vie privée en tant que négociation », explique-t-il.

Selon le contexte, chacun reformule ainsi ce qu’il entend partager de sa vie privée. Internet incarne donc moins un espace de transparence automatique qu’un champ de tension où nos identités se « négocient » en permanence.

Marc Mossé, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France [NDLR : l’éditeur de RSLN], enchaîne sur la question de la confiance :

« La question de la vie privée conditionne celle de la confiance sur Internet. Une vie privée non protégée est un frein à l’usage du numérique. On doit mettre le citoyen dans une position telle qu’il puisse lui-même décider de la balance satisfaisante entre les avantages qu’il attend du numérique et la protection de sa vie privée », détaille-t-il.

« Comment garder cette confiance alors que beaucoup d’entreprises utilisent les données personnelles ? » demande alors une personne dans le public. 

« C’est justement dans l’intérêt des entreprises d’être capables de préserver la confiance des consommateurs-internautes », lui répond Marc Lolivier, délégué général de la FEVAD

« Il faut jouer sur plusieurs tableaux : affirmer de nouveaux principes aux niveaux national et européen, nouer un discours de co-régulation, entre entreprises et CNIL par exemple, et promouvoir l’autorégulation, afin d’appliquer la loi, voir la devancer », conclut-il.
 

> Culture : repenser la création à l’heure d’Internet

Vaste thème que celui de la culture et du numérique, dont nous vous avions déjà parlé ici. Que retenir alors de cette table ronde ? 

De fait, elle s’est surtout concentrée autour de l’avenir de la musique étant donné les invités, comme Virginie Berger, fondatrice d’une agence spécialisée dans l’accompagnement des artistes, des industries créatives et des nouvelles technologies, Victor Lugger, directeur financier de MyMajorCompany ou Adrien Aumont, cofondateur de KissKissBankBank, plateforme de financements participatifs de projets culturels. 

Tous perçoivent le numérique aujourd’hui comme une belle opportunité, malgré quelques obstacles.

Pour Virgine Berger, « le numérique aide les artistes à trouver de nouveaux moyens de revenus, à remettre en cause les anciens business models, à se vendre seul (en streaming, avec de nouveaux package). Je pense qu’il est important de rappeler qu’on ne peut pas imposer à un artiste de donner gratuitement sa musique. Ce doit être un choix voulu et non imposé. »

Victor Lugger rappelle d’ailleurs qu’on « ne peut pas faire fi de l’industrie traditionnelle, elle pèse encore 80% du chiffre d’affaires de la musique en France. Mais nous, on croit qu’avec un peu de temps grâce à Internet, il sera possible de monétiser une longue traîne, ce qui reste encore difficile. […] Et il faut s’inspirer de ce qui a marché dans d’autres domaines, comme le cinéma avec le CNC par exemple. »

Adrien Aumont retient enfin qu’il faut se renouveler sans cesse pour s’adapter à cette nouvelle culture numérique  : 

« Il se produisait 1600 artistes [musiciens] par an, seulement 500 l’année dernière. Mais c’est parce qu’une énorme quantité d’artistes ne sont plus comptés. Il existe bien une véritable « Ruée vers l’art » aujourd’hui. Il ne manque ni les artistes ni les outils, mais le savoir-faire. On ne se vend plus en radio mais auprès dune communauté, il faut donc maitriser les concepts nouveaux qui vont avec (psychologie sociale, sociologie de la philanthropie, des réseaux sociaux). »
 

> Démocratie : les élus sont-ils prêts à partager le pouvoir ?

Dernière question, et non des moindres, posée pendant ce tour de table numérique : où en est la démocratie à l’heure d’Internet ?

Marc Mossé appelle d’entrée à ne pas faire du numérique le remède miracle aux difficultés de la vie publique : 

« Le numérique, c’est un levier fantastique de revitalisation de la vie publique. En même temps, il ne faut pas le parer de toutes les vertus. En tirer le meilleur parti, oui, mais sans croire qu’il a des pouvoirs magiques. »

Pour Christophe Ginisty, auteur de Allons enfants de l’Internet (ed. Diateino, 2010), c’est aux élus d’effectuer d’abord une révolution mentale :

« Il faut que les dirigeants acceptent que les citoyens aient du pouvoir. Le citoyen n’exerçait principalement son pouvoir que lors des élections.  Grâce à l’émergence du web social, le citoyen peut reprendre son pouvoir à un rythme plus fréquent. C’est vécu par les politiques comme un bouleversement intolérable. Leur volonté de ne pas laisser cette parcelle de pouvoir, c’est une vraie source de blocage. »

Au-delà du « blocage » de certains élus, des initiatives ont pourtant émergé lors de la campagne présidentielle, comme nous vous le racontons régulièrement sur data.rslnmag.fr

Edouard Schlumberger fait partie de ceux qui se sont également lancés dans l’aventure de la démocratie numérique avec Voxe.org, un comparateur de programmes politiques.

« Avant d’interpeller nos élus, encore faut-il savoir ce qu’ils disent. Ce qu’on a fait en notant l’intégralité des programmes et en les contextualisant (vidéo, citation, articles) », décrit le jeune entrepreneur. « Les citoyens ont envie de s’occuper de politique mais cela peut passer par ailleurs que l’interpellation, grâce à de nouvelles formes d’intermédiation. »

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