Le numérique révolutionne-t-il la vie politique ?

24 février 2012

Terra Nova, think tank progressiste et indépendant, organisait le 22 février dernier une conférence autour du sujet : « 2012, Moderniser la vie politique ».

Une table ronde à l’Institut des Sciences Politiques de Paris où étaient réunis Julien Bayou, directeur de la mobilisation pour la campagne d’Eva Joly, Marjorie Paillon, journaliste à France 24 et auteur du blog ilovepolitics.info, Benoît Thieulin, fondateur de la Netscouade et responsable de la campagne numérique de Ségolène Royal en 2007, et Thierry Vedel, chargé de recherche au CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. L’occasion pour des acteurs et penseurs du numérique en politique de réfléchir aux évolutions que permettent les nouvelles technologies. L’occasion pour RSLN de suivre le sujet de notre dernière rencontre « Web et politique : que nous réserve 2012 ».

> Le numérique modifie-t-il vraiment notre engagement politique ?

Pour Thierry Vedel, il faut rester prudent quant à l’impact du web sur l’engagement politique en ligne. Le web ne concerne qu’une partie de la population : les trois quarts des Français sont connectés à Internet. Parmi eux, un nombre plus restreint d’internautes s’intéresse à la vie politique : la mobilisation ne concerne que 20% des internautes.

Et les évolutions de la mobilisation sur le web passent finalement par des processus très anciens comme l’activation des leaders d’opinion. L’utilisation d’internautes-clés comme relais d’opinions est facilitée par le développement des réseaux sociaux : le propre des réseaux sociaux est de tisser des liens entre les internautes. L’utilisation du web social permet de travailler l’influence des internautes directement au cœur de leurs usages.

> Qu’est-ce qui change ? Des Etats-Unis à la France.

Pour Marjorie Paillon, journaliste spécialisée sur les questions de politique aux Etats-Unis, des évolutions sont à l’œuvre en termes de ciblage des internautes via les réseaux sociaux. Entre 2008 et 2012, l’une des principales évolutions du réseau social de Barack Obama, mybarackobama.com, tient à la possibilité de connexion directe via votre profil Facebook. Une utilisation du réseau social qui permet aux Républicains de définir le profil des votants en détail, et qui permet de s’appuyer sur la possibilité d’un rapport beaucoup plus direct avec les citoyens.

« Le principal changement aux Etats-Unis vient de l’application – grâce au web – des logiques du storytelling à la campagne présidentielle. Barack Obama a réussi à gagner en 2008 parce que les citoyens avaient l’impression d’écrire une histoire commune, d’être impliqués dans la campagne », explique Marjorie Paillon.

Pour la journaliste de France 24, l’autre évolution en 2012 en France est l’imbrication des campagnes. En 2007, les actions sur le numérique étaient rajoutées à la campagne hors ligne. A présent, les campagnes sont pensées de la même façon en ligne et hors ligne :

« Les campagnes sont totalement imbriquées, elles fonctionnent en silo. Les chargés de mobilisation reçoivent désormais tous le même message de mobilisation qu’ils vont pouvoir s’approprier pour le divulguer avec des moyens variés. », précise Marjorie Paillon.

> Une nouvelle donne en 2012 dans la campagne ?

Pour Benoit Thieulin, les évolutions grâce à la « révolution numérique » sont bien plus tranchées :

– La révolution numérique impacte la façon dont on organise le débat public. Le débat en ligne façonne peu à peu les mentalités et a désormais sur les médias sociaux.

– Le web a un pouvoir d’organisation inédit pour la mobilisation, grâce aux outils numériques, les citoyens ont désormais la possibilité de synchroniser les actions politiques.

– Le web change la communication politique : on voit apparaître une pression pour plus de transparence et de cohérence dans les discours politiques. La révolution numérique crée un terrain commun et mémorise toutes les paroles politiques. En dehors de ces éléments de fond, d’autres évolutions sont à l’œuvre dans la campagne de 2012. D’abord, les internautes se livrent à des pratiques différentes : focalisée sur la blogosphère en 2007, la campagne est désormais centrée sur les conversations.

« Ces conversations, même si elles sont de niveau inégal, sont souvent initiées par de vrais médiateurs comme les journalistes et les think tanks. Le web laisse aussi la place et le temps aux conversations longues, riches et menées par des experts des sujets », précise Benoit Thieulin.

Le deuxième changement dans la campagne 2012 vient de la révolution des contenus. La diversité des contenus possibles, comme les infographies ou les simulateurs, ouvre une nouvelle voix à la pédagogie et la compréhension des sujets de fond. Un exemple intéressant est le site mis en place par Thomas Piketti, professeur à l’école d’économie de Paris, qui permet de simuler les conséquences des évolutions fiscales.

La troisième évolution repose sur l’unification de la sphère des médias. Benoit Thieulin est revenu sur l’imbrication des campagnes en allant plus loin : selon lui, une campagne transmédia est en train de se développer. Les débats commencent à la télévision et mettent à jour les enjeux du débat politique. Puis les discussions continuent sur Twitter. La révolution numérique change donc la structure du débat public en lui offrant de nouveaux espaces et de nouvelles temporalités. Pour Benoit Thieulin toutes ces évolutions croisées créent en fait un méta débat : « Nous vivons en 2012 une campagne très enrichie ».

> Vers une nouvelle forme de démocratie grâce au numérique

Pour Julien Bayou, le numérique peut ouvrir la porte à des évolutions plus profondes dans notre vie politique, à savoir la participation accrue des citoyens et éventuellement la cocréation :

« Pour moderniser la vie politique française, les verts proposent une série de changements de fond, comme la parité obligatoire. C’est dans l’ADN de notre parti que de décentraliser le pouvoir. »

Une volonté qui transparaît sur le site du parti avec une large place offerte au réseau et des contributions ouvertes aux interactions. Le site de la candidate d’Europe Ecologie est conçu également autour de la volonté de faire participer les citoyens avec un appel aux propositions et à l’action locale.

Pour Julien Bayou, l’enjeu principal du numérique en politique est de pouvoir proposer une nouvelle offre aux citoyens. Pour le directeur de campagne d’Eva Joly, de nombreux citoyens cherchent à s’engager mais l’offre des partis leur apparaît trop contraignante, avec la nécessité d’adhérer en bloc au programme par exemple. Le web peut offrir une campagne libre et participative et permettre aux citoyens motivés de s’impliquer comme bon leur semble.

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