Le numérique, une arme pour l’action culturelle française share
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Le numérique, une arme pour l'action culturelle française

28 janvier 2015

Première organisation culturelle du monde, l’Alliance française est présente dans 135 pays et accueille chaque année plus de 500 000 étudiants. Aujourd’hui, elle se numérise pour mieux remplir sa mission : développer l’enseignement du français et les échanges culturels. De quoi donner un nouveau souffle au rayonnement de la France à l’étranger ?

Pour que le 21ème siècle continue de véhiculer la langue, la culture, les idées – et les intérêts ? – de la nation des droits de l’Homme, la tâche est immense mais l’enjeu est lui aussi colossal. Car la francophonie, c’est aussi une guerre économique et un formidable enjeu de croissance : c’est ce qu’est venu expliquer Jacques Attali au colloque annuel de la Fondation Alliance française, le 27 janvier dernier à Paris.

« Si nous réussissions à percer dans les pays non francophones, mais qui ont besoin de notre langue, comme l’Ethiopie et le Nigéria pour échanger avec leurs voisins, ou la Chine pour parler avec les Africains, nous aurions un réservoir immense de francophones. En 2050, il y a plus de Nigérians que d’Etatsuniens. C’est une bataille qui se joue aujourd’hui et dans laquelle une vision comme la vôtre est déterminante ».

Autrement dit, le réseau d’alliances, d’instituts et d’écoles françaises à l’étranger ne doit pas baisser les bras, en ces temps où la politique ne pense plus vraiment avoir les moyens de ses ambitions. « N’attendez rien des politiques », prévient celui qui déplore l’absence d’actions suite à son rapport sur la francophonie économique. Selon Jacques Attali, il y a pourtant une demande immense dans les 135 pays où l’Alliance française est implantée. Le problème ? « La France est le seul pays francophone qui ne s’intéresse pas à la francophonie ». Conclusion de l’expert désabusé à son public : « ce rapport, c’est à vous de le faire vivre ».

Le numérique pour attirer les meilleurs étudiants du monde

Au siège de la Fondation Alliance Française, les acteurs de la coopération et de l’action culturelle l’ont pris au mot : on y réseaute et on s’échange les bons plans. A l’exemple du directeur de Campus France Antoine Grassin, venu présenter France Alumni. Ce réseau social vise les étudiants étrangers venus faire leurs études dans l’hexagone et rentrés au pays, et c’est un « instrument pour garder le lien avec une expérience heureuse dans 90% des cas », précise-t-il. On peut y retrouver ses amis, développer ses réseaux professionnels… et rester à l’affût des opportunités, car les entreprises recherchant des francophones y ont leur espace pour diffuser des offres d’emploi. Les établissements d’enseignement supérieur y sont aussi présents, pour promouvoir leurs formations et donner envie de revenir en France. Et pour animer tout cela au plus près du terrain, des déclinaisons locales du réseau social vont être ouvertes et gérées par les agents du réseau CampusFrance, présents dans les ambassades du monde entier.

Les cours en ligne de type MOOC participent aussi du mouvement. Un exemple ? Suite au lancement officiel de France Université Numérique, la plateforme de cours présentée par la ministre Geneviève Fioraso comme un outil de diffusion de la langue française, le CNAM a décidé de faire un MOOC intitulé « du manager au leader 2.0 ». Aujourd’hui, les Africains représentent 15% de son public, et lors des enquêtes de satisfaction, les apprenants étrangers indiquent souvent utiliser ce cours pour apprendre la langue française. De quoi positionner la France à l’avant-garde de l’éducation « massive open online » ? C’est en tout cas l’avis de Cécile Dejoux, maître de conférences au CNAM pour qui les MOOCs sont révélateurs d’une autre logique d’apprentissage : ce n’est plus « j’apprends puis je fais », mais « je teste donc j’apprends ». Et ce n’est plus l’école ou l’entreprise qui propose les formations à un public ciblé, mais les apprenants qui viennent à eux pour entrer en contact avec leurs communautés d’intérêt, trouver leur place et exercer une influence sur leur champ d’expertise.

Diffuser le français à l’étranger

Pour les directeurs d’Alliances françaises présents dans la salle, le numérique est aussi l’opportunité d’améliorer leur service. Comme le rappelle Michel Boiron, directeur de l’Alliance française de Vichy, « une partie de notre métier est de recevoir du public, de donner envie de découvrir, d’innover, car il n’y a pas d’enthousiasme possible sans projet ». A cet égard, « le numérique est un élément essentiel de l’accueil et du face-à-face pédagogique entre des personnes de nationalité, langue, culture et religion différentes ».

C’est dans les activités d’enseignement que les apports sont les plus évidents, comme en témoigne l’Institut français d’Espagne qui a ouvert ses propres cours en ligne. Créés par des enseignants en 2002, il repose sur du tutorat selon une formule mixte : 2 heures par semaine en présentiel et 3 heures à distance, via des conférences en ligne sur Skype. Une option 100% online vise aussi les apprenants éloignés de la métropole ou qui ne peuvent pas se déplacer. Et la formule fait florès : 34 professeurs encadrent cette année 150 à 200 étudiants par semaine, et le cours est utilisé par 37 centres partenaires, alliances et instituts français. De son côté, l’Institut Français propose sa propre plateforme d’enseignement du français professionnel et offre divers outils en ligne aux acteurs de la coopération et de l’action culturelle français à l’étranger. Et les idées ne manquent pas : pour 2015, Christophe Musitelli, directeur du département Langue française à l’Institut cite un projet de plateformes géolocalisées permettant à chaque attaché de coopération de mettre en ligne des contenus éducatifs, ou un catalogue de formations pour permettre à chaque Institut et Alliance de savoir ce qui est enseigné partout dans le monde.

L’innovation dans les supports pédagogiques est enfin le dernier défi. Car dans un monde hyperconnecté, « les gens veulent retrouver en contexte professionnel les usages domestiques des nouvelles technologies », explique Olivier Bisson, responsable Collaboration et réseaux sociaux d’entreprise chez Microsoft. De ce côté, les Alliances et Instituts français peuvent aussi compter sur un partenaire de choix, bien connu des expatriés français du monde entier : TV5monde. Sur un site web dédié, la chaîne propose des webdocumentaires et des outils pédagogiques innovants. « L’objectif est que ces produits d’appel mènent à des inscriptions dans des Alliances françaises », confie Michèle Jacobs-Hermès, la directrice de la francophonie de la chaîne. Et à mesure que les alliances françaises se numérisent, intégrant notamment des tableaux numériques interactifs, TV5monde se mobilise pour en fournir les contenus, « par exemple en didactisant les classiques de la littérature francophone ». 160 professeurs et formateurs labellisés TV5monde ont déjà rejoint les Alliances françaises pour disséminer ces pratiques pédagogiques.

L’urgence d’agir

Si dans la coopération culturelle comme partout ailleurs, l’union fait la force, il est donc urgent d’agir : pour Jacques Attali, on aurait tort de croire que la diffusion naturelle d’Internet et des nouvelles technologies assurera la victoire du français. Bien au contraire, quand tout un chacun peut écrire en ligne, « ce sont les langues vernaculaires, locales qui vont se développer. Cela va se jouer au détriment de l’anglais, du français si nous n’y prenons garde ». 

Qu’Internet favorise la diversité linguistique, on aurait tort de le craindre mais il est permis d’en douter. Quant à la question des solutions, on l’aura compris, pour Jacques Attali elle ne viendra pas du Quai d’Orsay :

« Les lycées français sont insuffisants. La puissance publique ne peut investir davantage, mais il y a la place pour des entreprises, capitaliste ou associatives, qui créeraient des écoles qui enseignent en français ».

Vu l’ampleur de la mobilisation au siège de la Fondation Alliance Française, la voie semble toute tracée.

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