« Le numérique va tuer le capitalisme » : Jérémy Rifkin abuse-t-il de la prophétie ? share
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"Le numérique va tuer le capitalisme" : Jérémy Rifkin abuse-t-il de la prophétie ?

1 octobre 2014

Le capitalisme est un homme malade et devrait disparaître à l’horizon 2060. La faute à qui ? À la culture collaborative et  à l’empowerment des consommateurs généralement devenus producteurs collaboratifs. C’est ce que défend l’économiste et prospectiviste de renom Jérémy Rifkin dans son dernier ouvrage, La Nouvelle Société du coût marginal zéro (Éd. Les Liens qui Libèrent). Mais peut-on vraiment estimer que le numérique est une « boîte à outil » capable d’abattre un système qui organise le monde depuis des dizaines d’années ?

L’essor des producteurs collaboratifs

Il y a quelques années, Jérémy Rifkin expliquait déjà en quoi le numérique constitue une troisième révolution industrielle. Cette fois le spécialiste va plus loin : un paradoxe domine au cœur du système capitaliste actuel : la dynamique compétitive inhérente aux marchés baisse tellement les prix que de nombreux biens et services sont désormais pratiquement gratuits, disponibles en grande quantité et échappent aux forces du marché. Le fait que le numérique prenne de plus en plus de place dans notre économie y est pour beaucoup : lorsqu’il suffit d’un ordinateur et d’une connexion à Internet pour tout investissement, et que l’on peut créer des produits numériques duplicables à l’infini, quasiment sans surcoût, comment ne pas proposer des services gratuits ou presque ? Si les économistes ont toujours bien accueilli une réduction des coûts marginaux, ils n’avaient toutefois pas anticipé qu’une révolution technologique les conduirait à flirter avec le chiffre nul. 

Et les bases de ce nouveau système, qui ébranle désormais l’ancien selon Rifkin, sont déjà posées. Car les grandes entreprises fonctionnant sur un modèle vertical sont déjà mises à mal par de nouveaux concurrents nés sur Internet, au cœur d’un système collaboratif qui met en relation les internautes entre eux.

Loin de n’être que des spectateurs passifs devant leurs écrans, les individus deviendraient des producteurs collaboratifs, à la fois consommateurs et producteurs de biens, qu’ils sont capables de partager/vendre eux-mêmes en ligne. Un espace fait de millions (au sens littéral du terme) d’organisations autogérées qui créeront le capital social de la société :

« Au lieu d’avoir des acheteurs et des vendeurs, au lieu d’avoir des propriétaires et des travailleurs, tout le monde est entrepreneur, expliquait l’expert sur France Inter. Tout le monde produit et partage sa production à un coût marginal quasi zéro, ou beaucoup moins cher, dans le cadre de ces communaux collaboratifs. »

Dans la vision du prospectiviste, ces individus connectés seront également capables de participer à la création de biens communs comme sur Wikipédia, ou avec les licences Creative Commons.

Mais cette révolution évoquée par Rifkin peut-elle concerner tout le monde ? Car si les outils se démocratisent fortement, les usages demeurent très différents selon les groupes sociaux. Une fracture numérique que n’évoque pas le spécialiste mais qui est pourtant bel et bien réelle.

La typologie des contributeurs de Wikipédia par exemple, est particulièrement uniforme : 91% des rédacteurs sont des hommes blancs érudits avec des connaissances informatiques et qui viennent des Etats-Unis ou d’Europe. De quoi relativiser la contribution de tous aux »savoirs communs » de l’Humanité.

De même les cours en ligne ouverts et massifs (autrement appelés MOOC) qui marquent, selon Rifkin, un changement majeur en matière d’éducation, connaissent un succès qui doit être relativisé. De fait les taux d’abandon demeurent encore très forts.

L’Internet des objets pour un « système nerveux planétaire » connecté

Pour Jérémy Rifkin, la nouvelle économie collaborative qui se développe, où la valeur d’usage prime sur la propriété – déjà très implantés avec l’auto-partage, le crowfunding, le couchsurfing, les producteurs contributifs, d’énergie verte ou même d’objets avec les imprimantes 3D – offre un espace où des milliards de personnes s’engagent dans les aspects profondément sociaux de la vie.

Et l’internet des objets, qui doit naître des millions de capteurs disséminés dans la ville, n’y est pas pour rien (ces objets pourraient atteindre le nombre de 50 milliards d’ici 2020). De fait, il crée un système nerveux planétaire et alimente le Big Data qui optimise comme jamais les valeurs et les principes qui animent cette forme d’autogestion institutionnalisée.

Restent cependant en suspens la question de la propriété des données et de leur utilisation, que n’évoque pas le prospectiviste. Car comme le rappelle l’adage, « si c’est gratuit, c’est vous le produit« , et actuellement le modèle de partage de la valeur créée grâce à nos données personnelles ne rend pas optimistes d’autres observateurs : selon Jaron Lanier par exemple, rémunérer les citoyens-consommateurs pour leurs données pourrait s’avérer nécessaire pour sauver la classe moyenne – et la démocratie. Autre enjeu : les inquiétudes autour de la vie privée que soulève cette exploitation exponentielle des données, faisant parfois craindre une société de surveillance. Pour que l’utopie que décrit Rifkin advienne, une attention particulière devra donc être portée à la collecte, au stockage et à la réutilisation des données pour garantir à leurs producteurs – conscients ou non – à la fois leur part du gâteau et leur intégrité dans l’espace public numérique.

 

Les imprimantes 3D changent la chaîne de production industrielle

Jérémy Rifkin porte également une attention particulière aux imprimantes 3D : nouvelles armes de cette révolution industrielle, issue des communautés de makers, ces accros de « fabrication personnelle » qui s’engagent dans le mouvement Do It Yourself (DIY). Dans un futur proche, selon Rifkin, les imprimantes 3D quitteront progressivement les fablabs et autres hacker spaces pour se mettre à disposition du plus grand nombre. Ces machines se fondent sur des des logiciels de conception 3D qui permettent de créer des modèles qui seront ensuite « imprimés » en trois dimensions.

Si ces imprimantes ont initialement été mobilisées pour fabriquer des objets simples, elles sont perfectionnées à mesure qu’elles sont utilisées et il est déjà possible d’imprimer des objets de plus en plus complexes : lampes, vaisselle, meubles, voire même bâtiments ou encore veines artificielles. Le coût de plus en plus accessible de ces outils constituerait donc une fenêtre d’opportunité forte pour les inventeurs de nouveaux produits qui peuvent prototyper aisément. Et les codes sources des produits, aisément partageables en ligne – la plupart du temps gratuitement – semblent promettre à chacun de s’adonner, demain, à la fabrication dans son salon. De quoi soulever de nombreuses questions : à quoi ressemblera la chaîne de production industrielle lorsque tous les foyers seront équipés de ces machines ? Avec une création sur demande, pourra-t-on se passer d’entrepôts ou de transports ?

De là à imaginer que les imprimantes 3D changeront le monde demain, il y a un monde que Jérémy Rifkin franchit peut-être un peu vite. Les raccourcis sont tentants, tant la part de rêve n’admet pas une confrontation trop forte avec la réalité – un monde bien plus inerte que ne voudrait le voir le prospectiviste : des sociétés qui se transforment indéniablement, à leur rythme, et dans lequel pourtant les fractures numériques se raffinent  quand elles ne s’aggravent pas. A le lire, on a parfois l’impression que le futur n’attend pas, et tant pis finalement si ces makers dont on parle si souvent, ces amateurs qui fabriquent leurs meubles avec des imprimantes 3D dans des fablabs ne sont encore qu’une poignée de happy few : peut-être le mouvement se démocratisera-t-il demain ? Les paris sont pris. En tout cas, le prospectiviste ne livre pas le mode d’emploi pour passer d’un monde de fracturés du numérique a une société de makers : la question ne semble pas l’intéresser. Sans doute la laisse-t-il à d’autres éminents acteurs de la transition numérique ? Dans son rapport « inclusion », le très sérieux Conseil National du Numérique en faisait une priorité, et émettait notamment des propositions pour moderniser nos anciens Espaces Publics Numériques dans le sens des hacker spaces. Mais tout reste à faire.

 

Quels leaders politiques pour accompagner cette révolution en Europe ?

Selon Rifkin, c’est autour d’un triptyque Internet, énergies renouvelables et voitures sans chauffeur (électriques et transportant de l’énergie) que se crée le paradigme. Dans cette société décentralisée, l’entrepreneuriat est à la portée de chacun. Mais chaque révolution industrielle peut être vécue difficilement, et les différents mouvements luddites (des Anonymous aux mouvements Occupy) qui apparaissent en sont le symbole.

Il est donc nécessaire que les autorités publiques l’accompagnent pour faciliter la vie des citoyens. Dans une interview qu’il accordait au journal Libération en février 2013, Jérémy Rifkin plaçait le couple franco-allemand en tête de gondole pour opérer ce changement en Europe, arguant que « la France, comme l’Allemagne, maîtrise mieux que quiconque les technologies de l’énergie et des logistiques de transport ». Mais si le futurologue se veut optimiste, il reste toutefois inquiet quant au délai de mise en oeuvre de ces transformations : 

« Je ne vois pas de plan B. Si nous loupons le coche, si nous jouons de malchance, nous signerons notre extinction future au cours de ce siècle. »

S’il est nécessaire que les autorités publiques se mobilisent, il serait toutefois naïf de penser que le numérique sera la solution à tout. Car le rétablissement d’un certain rapport de force en faveur des citoyens-internautes ne découle pas naturellement d’Internet. Les nouvelles technologies transportent leur lots de menaces pour l’égalité et ont un coût énergétique important, que Jérémy Rifkin mesurerait mal.

Si le prospectiviste est résolument optimiste – et si la force de sa vision est de fédérer autour d’un projet politique exaltant – on peut ainsi le soupçonner d’angélisme. Et même d’internet-centrisme, si on lui applique l’analyse défendue par Evgeny Morozov : dans son dernier ouvrage en effet, le chercheur dénonçait le fait que le solutionnisme technologique serait en train de prendre le pas dans tous les discours politiques, comme si le numérique fournissait la « boite à outils » d’un monde à réparer

Un recul que doivent porter les pouvoirs publics sur les propositions du prospectiviste qui accompagne, entre autres, la région Nord-Pas-de-Calais.

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