Le sociologue et le numérique : une longue histoire, déjà … share
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Le sociologue et le numérique : une longue histoire, déjà …

26 avril 2011

C’est, d’après leurs auteurs, une « photographie impressionniste des travaux menés récemment par les sciences sociales sur les usages sociaux des machines à communiquer ».

Les Presses des Mines ont publié, au mois d’avril 2011, un impressionnant ouvrage collectif intitulé « Communiquer à l’ère numérique – Regards croisés sur la sociologie des usages », dirigé par Julie Denouël et Fabien Granjon. Impressionnant, car véritable démonstration que la sociologie s’intéresse depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne l’imagine aux usages du « numérique ». 

Morceaux choisis.
 
Pour comprendre Twitter, revoyez donc les bases du Minitel !
 

i can haz minitel

i can haz tweetdeck

 
C’est Josiane Jouët qui ouvre l’ouvrage, par un article examinant le leg des premières études des usages du Minitel, champ d’analyse dans laquelle les Français se sont (logiquement) révélés plutôt bons, aux « Internet Studies » contemporaines.
 
Dit autrement, et résumé de manière – forcément – réductrice, cela peut donner l’incitation suivante : Chercheurs, vous souhaitez décrypter Twitter et ses usages aujourd’hui ? C’est bien. Mais n’oubliez de ne pas réinventer la roue : toutes les études socio sur les usages du Minitel sont une source à explorer.
 
« "L’épopée du Minitel" réside […] dans ce qu’il fut un laboratoire d’expérimentation en grandeur réelle de nouveaux usages sociaux à distance par le truchement d’un clavier et d’un écran », écrit ainsi Josiane Jouët, qui cite également un article de 2009 de John Carey et Martin Elton, titré : « La longue histoire des nouveaux médias », expliquant que « CompuServe, The Source, Prodigy, Prestel, ou Télétel, ont inauguré courrier électronique, servces de news, de banque, de transport et de commande à distance. »
 
Ainsi, le grand point commun entre « minitélistes » et « internautes », selon Jouët, c’est celui qui fait des usagers de potentiels innovateurs :
« Les minitélistes se sont emparés des potentialités de communication du vidéotex et ont fortement contribué à la socialisation de l’objet, tout comme ils ont conduit à la réalisation de nombreuses innovations techniques dans les protocoles d’échange électronique par les concepteurs de services […] En ce sens, la prolifération des espaces d’échange à distance du web s’inscrit dans la continuité du mouvement de l’autonomie sociale des années 80. »
Mais attention, pas question pour autant d’en conclure que les « Internet studies », ces travaux qui portent sur l’analyse des usages d’internet, sont condamnées à la répétition perpétuelle de vieilles études. Et cela avant tout car internet fait évoluer fortement les méthodes d’enquêtes, permettant une connaissance bien davantage objectivée, loin du « bricolage » des premières études.
« Les recherches pionnières sur les usages sociaux du Minitel se fondaient sur une approche de sociologie compréhensive. Les enquêtes reposaient […] sur l’observation participante en ligne, sur des entretiens approfondis […] sur l’impression en direct des propfils et des dialogues en ligne […] . Il s’agissait donc d’un bricolage à la fois intellectuel et méthodologique.
 
[Au contraire, les Internet Studies bénéficient] de tout un arsenal de techniques informatiques qui vont leur permettre de collecter des données objectivables sur les usages. L’étude approfondie des pages personnelles, des blogs et des réseaux sociaux recourt désormais aux logiciels d’apsiration de sites qui permettent de créer des corpus volumineux donnant lieu à l’élaboration de matrices soumises à des traitements statistiques. […]
 
Le suivi de cohortes d’internautes […] permet une observation longitudinale des usages. Le repérage de traits syntaxiques et la construction de séries d’indicateurs se prêtent à des procédures de codage, tandis que la structure des réseaux est illustrée par une visualisation graphique qui dégage les interactions et le chaînage des réseaux dans la présentation de graphes. »
Les « bredouillements » de l’identité en ligne
 
 
On parle régulièrement sur RSLN des processus à l’œuvre dans la manière dont un individu va pouvoir se composer une identité en ligne – souvenez de ce billet : « Anonymat ou hétéronymat : deux approches de la confidentialité », de février 2010.
 
Cette question de la place des nouvelles technos dans la « formation de soi » est celle abordée par Olivier Voirol dans un autre article de l’ouvrage.
 
Il plaide pour une approche assez critique de celles-ci :
« Plusieurs chercheurs ou observateurs de la « culture numérique » semblent […] repérer aujourd’hui l’apparition d’une composante inédite de l’identité qu’ils qualifient « d’identité numérique », d’identité digitale », de « second self » ou de « cyberself » [référence notamment aux travaux de Sherry Turkle, NDLR].
 
[Dans ces travaux,] prédomine l’idée de sujets qui « se choisiraient », se redéfiniraient en explorant leurs identités grâce à des supports techniques leur permettant de joeur avec différents modes de présentation de soi.
 
Cette conception […] s’ancre dans une approche « subjectiviste » et souvent « postmoderne » de l’activité des sujets [mais] oublie trop souvent les facteurs sociaux et structurels, ainsi que des normes culturelles ayant contribué à l’apparition d’un sujet « expressif ». »
Voirol développe donc la nécessité d’une approche dite « l’intersubjective », soit la construction d’une subjectivité comme un processus de socialisation au cours duquel nous intégrons progressivement des attentes normatives. Soit, en somme, la nécessité d’une approche sociologique très « classique » pour bien appréhender des mutations accélérées par le numérique.
 
Voilà deux lectures au sein de cet ouvrage, que nous poursuivrons de manière plus ciblée, avec la lecture des deux articles consacrés aux jeux vidéo : « A la croisées des mondes : le game design de la sociabilité dans les Massively Multiplayer Online Games », d’Olivier Mauco, aka gameinsociety, et « Socialisation et reconnaissance dans les jeux de rôles en lige », de Julien Rueff.
 
> Pour aller plus loin : 
 
 
> Visuels utilisés dans ce billet : 
 
Picture 033 & Picture 038, album Minitel Research Lab, publié par believekevin, sous licence CC

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