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Stat-activisme : pour reprendre le pouvoir sur les données

3 avril 2015

« Un autre nombre est possible ». Ainsi pourrait être résumée l’ambition des stat-activistes, ces militants de la donnée qui souhaitent mettre le chiffre au service de l’émancipation citoyenne. Objet d’étude récent, cette idéologie alternative ne date pourtant pas d’hier. Depuis les années 1960, elle est à l’origine de nombreuses subversions politiques, mathématiques et même artistiques ! L’occasion de (re)voir les datas comme vous ne les avez jamais vues… 

On le sait, les chiffres peuvent engendrer une forte méfiance ou suspicion -quand ce n’est pas un total rejet. Car derrière l’autorité du nombre, il y a celle de ceux qui l’utilisent pour évaluer, compter, justifier… En somme, exercer un pouvoir.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mot « statistique » est étymologiquement forgé au XVIIème siècle par un économiste Allemand à partir de termes signifiant « science de l’homme d’Etat ». La statistique sert alors à gérer les foules selon une vision qui, forcément, n’a pas grand-chose à voir avec les promesses démocratiques de l’open data.

Une révolution des données contrariée

A côté de ses homologues étrangers, la France n’est justement pas en reste en matière de projets prometteurs pour l’ouverture des données. Mais à en croire le retour d’expérience d’Edouard Schlumberger, fondateur de Vroomvroom.fr, du chemin reste à parcourir.

A l’origine de la démarche du jeune entrepreneur, le constat d’une insuffisance : malgré le nombre d’informations dont regorge la toile, il reste impossible de comparer et choisir son auto-école facilement. La raison ? Les données disponibles demeurent aussi complexes que polémiques à divulguer…

C’est donc un véritable parcours du combattant qu’il a fallu mener pour obtenir les taux de réussite aux examens des auto-écoles auprès d’une centaine de préfectures françaises. Le fondateur de Vroomvroom.fr s’est ainsi heurté au refus de les communiquer ou à leur remise sous conditions kafkaïennes : accessibles mais seulement consultables sur place, recopiables mais seulement à la main…

Un comble, pour Edouard Schlumberger, quand la loi CADA fait du citoyen le propriétaire de certaines données de l’Etat.

L’ouverture comme bien commun, et après ?

Il aura donc fallu – entre autres – la mobilisation d’une association de conducteurs, un procès en tribunal administratif, un recours en appel, une procédure au Conseil d’Etat pour enfin obtenir un cassage de jugement et la mise à disposition des données qui constituent aujourd’hui Vroomvroom.fr.

L’ouverture des données à elle seule ne fait pas tout, explique pourtant Joël Gombin, chercheur et expert en open data à l’Université de Picardie. La donnée brute, sous forme d’un tableau Excel par exemple, ne constitue pas (encore) un savoir. Le chiffre s’impose plutôt comme la mise en scène d’un pouvoir : seul les usages de ces chiffres leur donneront une valeur.

Et il n’y a pas que les hommes d’Etat et les chercheurs qui sont sensibles aux enjeux de réappropriation de la donnée. Les artistes s’intéressent également à son étonnant pouvoir.

Comment lutter avec des nombres

Hans Hacke a ainsi été l’instigateur d’une exposition statistique confrontant les deux parties d’une même ville à leurs données et à leur éloignement réciproque. D’un côté, certains spectateurs ne trouvaient que des questionnaires sociaux démographiques à leur disposition : revenus, niveau d’étude, orientation politique… toutes ces questions visaient à montrer l’homogénéité sociale d’un groupe essentiellement constitué de jeunes socio-démocrates très éduqués mais souvent sans le sou.

De l’autre côté de la ville et en parallèle, une série de portraits des mécènes des grands musées new yorkais – des conservateurs très proches des milieux de la finance pour la plupart. Une façon de relever par la donnée certains paradoxes de l’art contemporain.

Dans la même veine, l’artiste Martin Le Chevallier a fait appel à un cabinet d’audit et de conseil pour savoir à quel moment il cesserait d’être un jeune artiste prometteur pour devenir « un artiste qui compte ». Une façon d’interroger la « quantophrénie », obsession de tout compter, au cœur de l’économie de marché.

A échelle moins conceptuelle, le stat-activisme concerne pourtant directement les citoyens.

Aux data, citoyens

Mettre à disposition des données pour accélérer une prise de conscience politique et citoyenne : c’est ainsi que l’on pourrait comprendre l’initiative d’Altercarto, « mutuelle de données » qui met à disposition des cartes réalisées à partir d’informations sensibles. Certaines révèlent par exemple les lieux à risques mortels pour les travailleurs de la métallurgie lyonnais grâce à des données dont la libération a nécessité des négociations sur plus de six ans.

Passée la longue étape d’ouverture des données, tout l’enjeu de la démarche est de provoquer les réactions des acteurs locaux. De l’individu qui se protège à la collectivité qui prévient, la data sert alors d’électro-choc et de moteur à l’action. A condition que tous puissent la comprendre.

Pour impliquer chacun dans le processus, les stat-activistes militent sur différents terrains : imposer l’ouverture par le droit pour Edouard Schlumberger, provoquer la prise de conscience avec l’art pour Hans Haacke, impliquer directement le citoyen à échelle locale pour Altercarto…

Une façon de rappeler que la libération des données ne suffit pas puisqu’elles ne sont jamais que ce que l’on en fait. Et ça tombe bien, la France est très bien classée en matière d’ouverture des données, ne reste qu’aux citoyens de s’en emparer.

>>> la plateforme de données du gouvernement : Data.gouv

>>> Plus d’informations sur les formations, le site de l’Open Knowledge

>>> Le livre d’Isabelle Bruno, Emmanuel Didier et Julien Prévieux : Statactivisme, comment lutter avec des nombres.

 

 

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