Le web et la diplomatie : le temps de la réflexion

21 janvier 2011

Adieu salons feutrés, bonjour fichiers leakés ? 
Terminées les grandes mobilisations IRL, place aux révolutions Facebook ? Vraiment ?
Sur ces questions au coeur de l’actu, la journée d’études organisée par le CERI ce vendredi 21 janvier (en collaboration avec la direction de la prospective du ministère des Affaires étrangères et européenne), est allée un peu plus que les articles à chaud.  
 
Notamment en croisant les regards sur la question : participaient aux trois ateliers organisés tout au long de la journée des chercheurs en science politique, des représentants gouvernementaux, et des spécialistes ès sécurité.
 
Nous vous proposons un compte-rendu des principaux temps forts de cette journée.
  
1. Internet et diplomatie : quand le Royaume-Uni nous montre « la voie à suivre »
 
 uk-diplomacy
 
Les participants à la première session, présidée par Ariel Colonomos (CERI), étaient tous des pratiquants gouvernementaux du net : Olof Ehrenkrona, conseiller du ministre des affaires étrangères suédois, Samantha Job, du département Digital diplomacy du Foreign Office britannique, et Michele Markoff, du Departement of State américain (bio détaillée page 5 de ce PDF).
 
Nous avons choisi de nous attarder sur la présentation de Samantha Job, qui a présenté convictions et pratiques du Royaume-Uni en matière de démocratie numérique -– une approche qui « montre la voie à suivre », commente Joseph Maïla, le directeur de la prospective du Quai d’Orsay (ancien « monsieur religions » de la diplomatie française)
 
NB : les citations sont rapportées sans guillemets, mais nous avons essayé de rester le plus fidèle possible aux argumentations.
 
Trois axes structurent son intervention :
 
> la nécessité d’agir, et d’aller chercher les publics « là où ils se trouvent »
> l’idée qu’il s’agit toujours et avant de diplomatie (et non de communication, ou de technologie)
> enfin, cette conviction, martelée : « Ce n’est pas pour du fun, ou que sais-je, mais bien pour obtenir des résultats ! »
 
  • Les moyens du Foreign Office : Une équipe centrale, à Londres, mais également des « hubs » régionaux : Cela nous permet d’être opérationnels 24h sur 24, ce qui nous semble une nécessite aujourd’hui ! 
     
  • Des ambassadeurs blogueurs : Nous encourageons fortement nos ambassadeurs à bloguer, et nous n’appliquons aucune sorte de relecture, ou de validation. Certains des ambassadeurs qui se sont saisis de l’outil en ont vraiment bien compris toute l’utilité, en tant qu’outil complémentaire d’exercice d’une nouvelle diplomatie. Un conseiller de l’ambassade de Pékin nous a par exemple raconté que, ce qu’il ne pouvait pas forcément dire dans le contexte d’une réunion officielle en tête à tête avec ses homologues chinois, il lui arrivait de l’écrire sur son blog … en sachant pertinemment que son interlocuteur était un lecteur de son blog.
     
  •  Aller chercher l’internaute où il est : Nous sommes présents sur Facebook, sur Twitter, en Chine nous utilisons les réseaux sociaux chinois, où nous avons près de 40.000 followers … : le message clef, c’est non pas d’espérer attirer sur son site des internautes qui seraient intéressés par nous … mais bien d’aller chercher l’internaute sur des espaces correspondant à ses usages.
     
  • Un relai pour des messages classiques : Avant, quand le ministre des Affaires étrangères s’adressait au Parlement, son discours était lu : par les parlementaires, par des journalistes. Aujourd’hui, nous mettons le transcript et la vidéo sur internet : nos messages structurants circulent auprès de nouveaux publics.
     
  • Des résultats : C’est tout sauf un gadget : le web est un outil pour toucher de nouveaux publics. Nous avons ainsi lancer une campagne en ligne autour des effets du réchauffement climatique, notamment à l’occasion du sommet de Copenhague : nous avons pu mesurer que les internautes qui ont été touchés par nos messages en ligne venaient de pays où nos messages sont en général assez peu diffusés. [nous vous en avions parlé sur RSLN à l’époque, dans un petit billet : « La dataviz, une arme diplomatique comme les autres »].
 
2. Les Etats-Unis et les « normes acceptables de comportement des Etats »
 
Hilary-Clinton
 
Michele Markoff, du Departement of State américain, a, de son côté, livré quelques éléments quant à la stratégie déployée par son ministère autour de la « régulation » du net – en langage diplomatique, elle parle des « tentatives de définition de normes acceptables de comportement des Etats dans le cyberespace » – notamment en réaction à des cyberattaques dont elle juge que l’élément le plus marquant est « qu’on ne sait pas d’où elles sont lancées ».
 
La vision qu’elle présente est largement centrée autour des Etats : elle évoque notamment le cadre de l’ONU, ou des organisations internationales tels que l’OTAN. Elle souligne encore la présence de la France au sein de la « Première commission » de l’ONU, qui traite des questions de désarmement et de sécurité internationale. Selon elle, ce cadre est sans doute l’un des plus adaptés aux discussions liées à la « cybersécurité »
 
Contrairement à ce que nous avions prévu, l’établissement progressif d’une véritable « doctrine » en matière de cyberdiplomatie, notamment théorisée dans le discours « Sur la liberté d’internet », prononcée par Hillary Clinton le 21 janvier 2010 (discours intégral, en VF, et en PDF), n’a pas été au coeur des échanges.
 
3. Les cyberattaques : menace réelle ou largement fantasmée ?
 
 
Après la diplomatie, place aux questions de « défense » et de sécurité : Heli Tiirmaa-Klaar, du ministère de la Défense estonien, Boaz Dolev, ancient directeur du “e-gouvernement” israélien et désormais CEO d’une start-up baptisée eVision Systems Ltd, et Ian Brown (photo), chercheur à l’Oxford Internet Institute ont participé à cet atelier présidé par Karoline Postel-Vinay (CERI).
 
Au coeur de la session : le caractère réel ou un peu trop exagéré des cyberattaques : Ian Brown vient ainsi de co-rédiger un article très détaillé, pour le compte de l’OCDE, dans lequel il remet largement en question la réalité des cyberattaques, dont l’ampleur est largement fantasmée à ses yeux (lire l’article La cyberguerre sans y toucher, sur Owni) Une vision largement contredite par Boaz Dolev.
 
4. Le web a-t-il fait chuter Ben Ali ?
 
 
 
C’est un thème dont nous vous avons déjà parlé à plusieurs reprises sur RSLN : et si, loin de paver la voie de la démocratie dans les régimes autoritaires, Internet pouvait également se révéler l’un des alliés de poids des gouvernements non-démocratiques ?
 
Séverine Arsène, de l’université de Lille, et Florian Toepflchercheur à l’Institut Harriman, ont réciproquement montré, au cours de cette troisième session, comment autorités chinoises et russes se montraient largement ambivalentes au sujet des nouvelles technos. Séverine Arsène montrant ainsi comment les autorités chinoises avaient pu tenter de trouver, dans le web, des moyens de corriger leurs pratiques : ainsi, des autorités locales ont-elles été désavouées par des autorités provinciales, après des mobilisations d’internautes en ligne … .
 
Nous vous proposons de nous arrêter plus en détail sur la présentation d’Yves Gonzalez Quijano, de Institut Français du Proche Orient (IFPO, Damas, Syrie), autour du cas Tunisien.
 
L’influence des nouvelles techno en Tunisie : Wikileaks n’a pas eu d’effet – ou très peu. Des rapports ont été mis au jour, mais sans impact. L’hypothèse d’un rôle pour Twitter est plus plausible, s’est révélé dans les dernières journées. Facebook, lui, touche 18% de la population : son poids est réel. Dans le monde arabe, il y a plus d’utilisateurs de Facebook que de lecteurs de la presse. Incontestablement, Facebook a joué un rôle dans la diffusion de l’information en Tunisie et à l’étranger. Instrument de communication parmi les manifestants tunisiens. Rôle considérable pour donner un écho à l’étranger.
 
Une vraie innovation : C’est Al-Jazeera qui a joué un rôle nouveau. Al-Jazeera n’a plus de correspondant depuis quelques années en Tunisie. Ils ont donc essentiellement diffusé de l’info en utilisant ce qu’ils trouvaient sur les réseaux sociaux. Bref, Al-Jazeera relaye Facebook, se nourrit également de la plateforme participative développée par Al-Jazeera
 
Un premier enseignement : Cela a été un effet de surprise considérable. On disait jusqu’à présent : « Une mobilisation encouragée par les nouvelles techno est possible partout … sauf dans le monde arabe. » Pourtant, il y avait quelques signaux faibles : l’utilisation de Facebok en Egypte, notamment.
 
Un second enseignement : Les limites du contrôle étatique. Ben Ali a beau avoir tenté de museler Internet, avec plusieurs milliers de fonctionnaires affectés à cette tâche, il n’y est pas parvenu. Cela relativise donc la voie du contrôle d’internet pour les régimes autoritaires — et les encourage davantage, sans doute, autour de pratiques d’influences plus fines.
 
Une hypothèse : Et si on essayait de comprendre l’effet des NTIC … en ne prenant pas les NTIC comme point de départ ? C’est à ce titre qu’il faut s’intéresser aux cyberpolitiques. Ce qui se passe dans la sphère de l’internet est connecté à d’autres événements. Ainsi, faire l’hypothèse d’une « contagion » n’a de sens que si l’on identifie les mêmes faisceaux de présomption du changement (système éducatif remis en question, ras-le-bol social … ). Bref, le net a un rôle potentiellement détonnant, mais ne peut faire chuter un gouvernement à lui seul.
 
Le rôle de discutant était attribué à Evgeny Morozov, (très) jeune (26 ans) chargé de cours à l’université de Stanford. Biélorusse d’origine, il a travaillé pendant quelques années pour l’Open Society Institute de George Soros, qui joue une part importante dans la tentative de construction d’une opposition en Biélorussie. Il vient de publier The net delusion : the dark side of internet freedom (éd. Public Affairs) ouvrage très attendu, et salué par la critique, dans lequel il souligne à quel point les régimes autoritaires savent utiliser les nouvelles technos pour asseoir leur pouvoir.
 
Dans les cinq petites minutes qui lui étaient imparties, Morozov a souligné à quel point le gouvernement tunisien, en créant son armée de censeurs du net, n’avait fait qu’empirer les choses. Car, précisément, cette armée de censeur a créé …  un bataillon d’activistes, prêt à tout pour contrer la censure qui était imposée. 
 
> Pour aller plus loin : 
 
Tunisia’s revolution isn’t a product of Twitter or WikiLeaks. But they do help – Analyse de l’historien Timothy Garton Ash, dans le Guardian
« Pour le politique, les cyber-attaques sont bien plus inquiétantes que les mémos » – Interview d’Evgeny Morozov par Flore Vasseur, publiée sur son blog.
« Personne n’est titulaire du code source de la démocratie » – Interview de Clay Shirky sur RSLN
The political power of social media – Article de Clay Shirky dans la revue Foreign Affairs (lecture intégrale après inscription gratuite)
Le temps de l’hypercitoyen – Un dossier RSLN
Cybercriminalité : « Entretenir le sentiment d’insécurité, ça ne fonctionne pas » – Entretien avec Bernard Ourghanlian, CTO de Microsoft France
 
> Visuels utilisés dans ce billet : 
 
Photos des manifestations tunisiennes postées par nassernouri, licence CC: : 032050
Capture d’écran du dispositif de dataviz créé par le gouvernement britannique en 2009,
Capture d’écran du discours Remarks on internet freedom, d’Hilary Clinton, janvier 2010,
 

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email