L'erreur est humaine : une histoire du Glitch

31 octobre 2013
Nous nous sommes habitués a vivre avec des technologies quasi sans failles, et la haute performance de nos appareils numériques nous laisse avec peu de patience face aux défaillances techniques. Cependant, nous remarquons une tendance dans la culture numérique à assumer l'erreur digitale, et à reconnaitre la beauté dans ses imperfections. Décryptage du glitch. 

L’erreur est humaine, et finalement tous nos programmes et ordinateurs sont crées par des hommes, chose que nous avons tendance à oublier dans nos échanges quotidiens avec des interfaces machines. Et si les bugs étranges que nous rencontrons parfois nous permettaient de ressentir un lien avec les humains qui les ont créés ? 

Comment la culture numérique s’est-elle emparée de ces petites défaillances pour en apprécier la beauté esthétique simple, et pour en tirer des réflexions sur nos liens avec la technologie ? De la même manière que l’on apprécie les petites failles et détails qui font l’originalité d’un objet fait à la main, on commence à prendre conscience et à apprécier la beauté de ces mêmes petites failles dans les objets du monde numérique. 

Des bugs, mais plus encore

Selon wikipedia, la définition technique du mot glitch est :

une défaillance électronique ou électrique qui correspond à une fluctuation dans les circuits électroniques ou à une coupure de courant (une interruption dans l’alimentation électrique). Ce qui entraîne un dysfonctionnement du matériel informatique, qui occasionne à son tour des répercussions sur les logiciels.”

Le terme aurait été employé pour la première fois en 1962 pendant le programme spatial américain, lorsque l’astronaute John Glenn décrit des problèmes que son équipe rencontre. Selon ses termes, « littéralement, un glitch est un pic ou un changement dans la tension d’un courant électrique ». Mais ce mot renferme beaucoup plus de significations et fait désormais partie intégrante de la culture numérique.

Une esthétique propre

Les caractéristiques visuelles du Glitch selon la thèse de Iman Moradi  (L’esthétique du Glitch) sont :
– la fragmentation (des parties de l’image d’origine sont décalées ; on remarque aussi des changement de tons),
– la réplication / répétition (le clonage visuel ou la répétition d’une partie de l’image),
– la linéarité (le résultat de l’entrelacement des pixels), et
la complexité numérique (une manifestation de l’immense série de codes se cachant derrière n’importe quel média numérique).

Il existe de nombreuses situations qui peuvent conduire à des glitch. Ils sont pour la plupart le résultat d’une mauvaise communication ou erreur de traduction lors du transfert de données d’un environnement à un autre. Elles peuvent survenir à la suite d’un DVD rayé, un flux vidéo corrompu sur Internet ou sur une télévision numérique, le crash d’un logiciel en raison de mémoire insuffisante, un appareil photo numérique défectueux … Ces parasites provoquent parfois des motifs tronqués sur l’écran. De cette façon, d’un point de vue artistique, le glitch peut être considéré comme un objet trouvé semblable à du ready-made. Un artiste / utilisateur / programmeur peut aussi provoquer ces situations délibérément, par exemple, en corrompant le code d’un fichier numérique ou même en manipulant physiquement les circuits d’un appareil numérique.

Le glitch dans le gaming

Un excellent exemple de l’appréciation du glitch, et l’un des plus célèbres se trouve dans la communauté du jeu vidéo. Il s’agit du phénomène “kill screen” (l’écran meurtrier), se trouvant souvent dans les jeux d’arcade classiques n’ayant pas de scénario permettant d’avoir une fin logique au jeu.
Ainsi, arrivé à un niveau très élevé, ll n’y a tout simplement plus de code… le joueur se retrouve sur un niveau ou le gameplay est imprévisible et rempli de glitchs et surtout impossible à gagner.

C’est le cas du jeu “Pac Man”, où en arrivant au niveau 256 du jeu, le joueur se retrouve devant un écran confus : mélange de nombres, de fruits tassés… L’explication technique ? C’est le résultat d’un dépassement d’entiers : le nombre de fruits à gober sur le niveau, 256, est supérieur à celui qu’il est possible de représenter dans l’espace de stockage disponible sur la console 8-bit. Le joueur lambda n’est jamais censé voir cet écran car les développeurs n’avaient pas pensé qu’un joueur serait assez patient ou fort pour arriver à ce niveau…

C’est la communauté du jeu vidéo qui s’est placée en première défenseure du glitch, ayant même créée le terme “glitchologie” pour désigner l’étude et le répertoriage de glitchs dans différents jeux.
On désigne un glitch en jeu vidéo lorsqu’un objet animé a un comportement erroné (par exemple : passage au travers des murs, « téléportation » inattendue). Parfois les glitches peuvent même être exploités pour tricher ou pour finir un jeu plus rapidement. De nombreux sites repèrent les exemples les plus étranges et absurdes de glitchs, et pour les gameurs chevronnés, repérer les glitchs dans un jeu peut devenir une véritable chasse au trésor (un peu dans la lignée de la recherche des « oeufs de Pâques » !).

La culture populaire aujourd’hui tente même d’humaniser et anthropomorphiser le glitch – nous l’avons vu dans l’un des derniers films Disney, Les Mondes de Ralph, se déroulant dans un monde de jeux vidéos. L’un des personnages principaux est une petite fille qui est elle-même un glitch, une erreur de code, qui souffre du regard discriminatoire des autres personnages du jeu sur son statut et s’acharne pour pouvoir devenir un personnage du jeu à part entière. Ce film, qui cherchait à embrasser la nostalgie du jeu vidéo vintage se devait d’inclure cet aspect important de la culture jeu vidéo, mais la volonté d’installer une certaine empathie envers ce personnage est intéressante à noter.

L’art du Glitch

C’est ensuite au monde artistique de s’emparer du phénomène. Attiré par cette pratique pour une multitude de raisons, en tant que processus, l’art du glitch déconstruit le numérique et expose les systèmes techniques (ou autres) en jeu : par exemple le “databending” (le fait de corrompre volontairement un fichier pour provoquer des glitch visuels) permet de “toucher”, entrer en contact avec le code d’origine à un niveau “machine”. Les oeuvres d’art autour des Glitch permettent d’explorer les thèmes de l’échec, de l’obsolescence, du hasard, de la mémoire, de la nostalgie etc.

Certains artistes s’intéressent aux aspects structurels du Glitch, et leur capacité à révéler les systèmes critiques qui nous gouvernent individuellement et collectivement. Iman Moradi, dans L’esthéthique du Glitch divise le glitch en deux catégories. Le premier est le glitch pur, qui est le résultat d’un dysfonctionnement ou d’une erreur, un artefact numérique non prémédité, qui peut ou non avoir ses propres mérites esthétiques. Le second est le “glitch-alike” (semblable au glitch) qui est le résultat d’une décision délibérée du côté du programmeur ou de l’utilisateur. Les artistes du glitch travaillent soit en créant des glitch synthétiques sur des supports non-numériques, ou bien reproduisent et anticipent des glitch purs.

De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre esthétique formelle du glitch art et d’autres courants artistiques. À première vue, les bloc de couleurs, l’esthétique basse résolution du glitch art rappelle les oeuvres géométriques de l’art abstrait moderne, en particulier les formes rectangulaires de De Stijl ou Mondrian, ou bien les œuvres expressionnistes de Klee, Rothko ou Kandinsky dans leur façon d’éviter les représentations visuelles directes de la réalité figurative, en faveur de la spontanéité ou des études sur la forme et les couleurs.

L’art du glitch s’est immiscé dans la culture populaire depuis quelques années déjà (voir l’art du dernier album de Lady Gaga ou dans ce clip de Kanye West), et il prend un place de plus en plus importante dans l’art contemporain. Un prolongement intéressant du glitch art a été le récent lancement par l’artiste Phillip Stearns de Glitch Textiles, un projet qui ramène l’esthétique glitch dans le monde physique a travers le textile. Des motifs provenant de caméras court-circuitées et de matériel défectueux sont transformés en tissus de laine avec des motifs algorithmiques vifs. Dans la même lignée, le designer Fabrice Laviani incorpore le glitch dans le design de sa commode Good Vibrations.

Dans un documentaire  sur les origines du glitch art, Phillip Stearns explique:

“De la même manière que la musique punk rock est arrivée dans les années 70 en réponse à la musique populaire très lisse, le glitch art arrive à un moment ou nous sommes confrontés à des images numériques hyper-réelles, à la haute définition, à des photos retouchées qui ne ressemblent même plus à des humains”

L’art du glitch serait donc une façon d’accepter et de reconnaître la beauté qui existe dans l’imperfection. La tendance actuelle vers la perfection dans les images et les machines numériques nous rapproche finalement d’un moment de notre passé, lorsque nos communications et technologies étaient «imparfaites». C’est également pour laquelle les glitch sont souvent associés à une esthétique digital rétro.

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