Les dessous de la bataille du net en Libye

24 août 2011
Six mois de black out ou presque. En mars dernier, la Libye coupait l’accès Internet de ses concitoyens. Impossible pour les habitants de se connecter au réseau ni d’envoyer des SMS. Six mois plus tard, des habitants de Tripoli ont pu de nouveau se connecter au réseau lundi matin, laissant entrevoir la fin de la censure. Comment un pays entier peut-il être déconnecté du réseau mondial ? Notre explication.
 
  • Les Libyens ont-ils accès à Internet?
 

Oui, depuis lundi matin mais de façon sporadique. La connexion a été rétablie dans la nuit de dimanche à lundi.

 

Can confirm internet is on in #Tripoli. Not sure what the catch is.less than a minute ago via web Favorite Retweet Reply


 

Le réseau a été de nouveau accessible à partir de 2h du matin (heure locale) selon les courbes de trafic de plusieurs analystes internationaux.

 

 

A 5h14, « onze des seize routes internationales reliant le réseau de Libyan Telecom and Technology (LTT) au Net sont apparues sur les routeurs mondiaux: les mêmes qui avaient montré des signe d’instabilité il y a deux semaines », souligne Renesys lundi sur son blog. Puis le Net libyen a replongé dans l’obscurité pendant quatre heures avant de refaire surface sur les écrans des opérateurs, à 9h22, selon la chronologie détaillée de Renesys. Enfin, à 12h (heure locale toujours), le site de LTT était de nouveau accessible avec ce message en arabe, repéré par MSNBCet CNN: «Félicitation à la Libye sur le point de s’émanciper du son tyran ».

 

 

La connexion reste toutefois instable et limitée. L’ONG française Télécom sans frontières, dont la mission (financée par la commission européenne) est d’installer des antennes satellites, a trois équipes en Libye. Contactée par RSLNMag.fr, l’ONG décrit une situation est encore floue. Son équipe à Misrata ne pouvait toujours communiquer que par satellite, mercredi, par exemple.

 
  • Qui a « rebranché » Internet ?
 

On ignore encore comment le réseau est revenu, qui était aux manettes et combien de temps il restera accessible. Une chose est sûre: son retour coïncide avec l’opération « Sirène » lancée dimanche par les rebelles pour prendre le contrôle de Tripoli. Le message apparu sur le site de LTT laisse penser à une action des rebelles, pourquoi pas conjointe avec l’Otan.

« La contrôle des télécommunications a toujours été un enjeu majeur en période de conflit », rappelle Jean-Michel Planche, co-fondateur et président de Witbe.

Sans jouer au jeu des pronostics, il assure toutefois que « rien ne passe inaperçu sur le réseau, on finira par le savoir ».

 
  • Comment Internet avait-il été censuré ?
 

Techniquement, il est très facile de couper l’Internet de tout un pays. Il suffit que les opérateurs cessent d’envoyer leurs adresses IP au réseau voisin, brisant ainsi le maillage de communication qui caractérise le Web.

« C’est du même niveau de complexité que de débrancher sa box Internet chez soi, selon Benjamin Bayart, président du fournisseur d’accès FDN. C’est une instruction à donner sur un ordinateur qui prend deux minutes. »

 

C’est ce qui s’est passé le 3 mars dernier en Libye, lorsque le principal fournisseur d’accès à Internet du pays, l’opérateur national LTT, a coupé son signal à la demande des autorités libyennes engendrant une chute spectaculaire du trafic. En cessant d’émettre, il a créé un « trou » dans les routes de l’information reliant les différents réseaux entre eux, coupant non seulement l’accès aux libyens mais également aux étrangers qui souhaitaient consulter un site libyen. La population libyenne s’est retrouvée isolée en cinq minutes à peine, soit le temps nécessaire aux routeurs du monde entier pour se mettre à jour.

 

(Visuel: capture par Renesys de la chute du trafic en Libye le 3 mars 2011)

 
  • Qui peut décider de censurer le Net ?
 

Les opérateurs sont les seuls à avoir concrètement la main sur le réseau. Dans le cas de la Libye, la coupure a été d’autant plus facile que le directeur de l’opérateur national n’était autre que Mohammed Al-Kadhafi, le fils du dirigeant contesté Mouammar Kadhafi. C’est ce qui fait dire à certains spécialistes que le local est le talon d’Achille du Web. «Il est très facile de planter un service donné, de rendre l’utilisation de l’Internet plus difficile ou encore d’éteindre l’Internet en un lieu donné», souligne ainsi Stéphane Bortzmeyer sur son blog, rappelant la formule de Pierre Col : «L’Internet est globalement robuste et localement vulnérable.»

« Le problème de fond relève plus du choix et de la diversité, nuance Jean-Michel Planche. Si l’Internet n’était porté que par un seul opérateur au niveau mondial ou même au niveau national, alors il lui serait très facile de couper le réseau. Plus il y a de choix, plus le système est robuste. »

 Pour l’instant, seuls des régimes dictatoriaux (Birmanie, Egypte, Libye) ont ordonné la censure du Net dans leur pays.
 
  • Comment peut-on contourner cette censure ?
 

Satellite, radioamateur, modem… Il existe différents moyens de rester connecté. Une censure se concentre généralement sur le haut-débit et le réseau mobile, les plus répandus. Il est donc possible de recourir à des réseaux secondaires comme le téléphone satellite (souvent réservé aux journalistes et aux élites), les radioamateurs (qui fonctionnent sur les ondes analogiques) ou encore bon vieux modem 56K branché sur une prise téléphonique.

 

« La vitesse des modems classiques est bien sûr très inférieure à ce que l’on a l’habitude via l’ADSL (de l’ordre de 100, 1000 fois moins) mais la plupart des services fonctionneront », assure Jean-Michel Planche. Cela sera juste plus lent.

« En fait le problème le plus important est plutôt l’électricité. Tant qu’il y a la possibilité de faire fonctionner un ordinateur, l’Internet peut fonctionner. L’Internet peut fonctionner sur à peut près n’importe quel moyen de communication. »

 

Au-delà du matériel et des «tuyaux», Jean-Michel Planche défend une vision philosophique du Net:

«C’est une illusion totale de penser que l’on peut couper l’Internet car l’Internet, c’est vous, c’est moi. On peut nous empêcher momentanément de parler mais jamais de penser. L’Internet est de cette essence. Tant qu’il y aura des gens pour avoir envie de communiquer, échanger, il y aura de l’Internet. On ne peut éteindre cette envie. »

 (Illustration principale de l’article: capture d’écran du site de LTT par MSNBC)

 

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