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Les données des sites de rencontres en ligne, nouveau matériau pour les recherches en sciences humaines

30 août 2010

(photo : Day 185, par pocait, licence CC)

Attention, âmes romantiques, passez votre chemin. Oubliés les bars, ringardisés les amis d’amis, zappées les soirées en boîte : d’ici quelques années, le premier lieu où trouver l’âme soeur sera très certainement … Internet, et les sites de rencontres en ligne.

Voici l’une des conclusions, assez largement reprises dans les médias internationaux, d’une étude présentée par Michael Rosenfeld, un professeur de sociologie de l’université de Stanford, lors du congrès annuel de l’Association américaine de sociologie, qui s’est achevé il y a quelques jours, à Atlanta.

On pourrait sans doute gloser à l’infini sur les raisons qui poussent les célibataires à se rencontrer online, tenter de décrypter les nouveaux codes naissants, … . Nous laisserons les magazines féminins s’y consacrer.

Nous avons plutôt choisi de nous arrêter sur une autre révolution, largement soulignée par le Boston Globe, dans un long article signé par la journaliste spécialisée Courtney Humphries : l’utilisation en tant que matériau scientifique de la véritable mine d’or que constituent les dizaines de milliers de données enregistrées par ces sites.

40.000$ pour quelques centimètres …

Deux exemples, pour débuter :

Les travaux de Dan Ariely, un chercheur en économie comportementale du MIT Media Lab, auteur d’un ouvrage intitulé The Upside of Irrationality (C’est vraiment moi qui décide ? en VF — note de lecture sur Rationnalité limitée).

En se penchant sur les données d’un site de rencontre auquel il a promis l’anonymat, l’universitaire s’est ainsi arrêté sur l’importance du facteur taille pour espérer obtenir une réponse à une invitation sur un site de rencontre.

Et ses statistiques sont éloquantes : un homme mesurant cinq pieds et neuf pouces (soit, très précisément, 1,7526 mètres) doit ainsi gagner entre 35 et 40.000 dollars supplémentaires par an pour espérer obtenir autant de réponses qu’un homme mesurant cinq pieds et dix pouces (1,778 mètres).

Les recherches d’Andrew T. Fiorede l’université du Michigan et docteur fraîchement émoulu de la fac de Berkeley.

En épluchant les données statistiques d’un autre acteur, courageusement anonyme, du secteur, il s’est attaché à mettre en lumière quelques tendances psycho-sociologiques des rencontres en ligne. Conclusion : au-delà de la reproduction de schémas assez conventionnels (les hommes recherchent des femmes plus jeunes, et inversement, …), ils ont également épluché des données comme le temps de réponse aux sollicitations. Plus un prétendant répond rapidement, plus il a de chances que la conversation s’engage pour de bon, par exemple.

Des bases de données fournies, et (moins) mensongères

Les approches traditionnelles de recherche nécessitent le recrutement de volontaires prêts à répondre à des tests – généralement des étudiants, d’ailleurs … -, une approche que le Boston Globe juge « un peu superficielle ».

Les utilisateurs de sites de rencontres agissent au contrainte de leur propre initiative, sans savoir qu’ils serviront de "cobayes". Autrement dit : ils mentent nettement moins – voire sont beaucoup plus honnêtes !- que des personnes spécialement recrutées à cette fin.

L’autre facteur qui fait de ces bases de données de véritables trésors, c’est leurs tailles. Eli Finkel, qui dirige le laboratoire sur les relations à la fac de Northwestern, résume :

« Vous pouvez vous retrouver avec des données très larges, comportants des milliers d’interactions, impossibles à collecter de manière traditionnelle. Elles permettent de s’arrêter sur des facteurs mineurs, impossibles à tester sinon, car les échantillons recueillis sont trop petits. »

Un blog d’entreprise a largement engagé le processus

Evidemment, ce processus n’est pas intervenu du jour au lendemain. Le Boston Globe s’arrête, à juste titre, sur l’une des expériences pionnières en la matière : celle du site de rencontre OKCupid. Mis au point pas des matheux d’Harvard, celui-ci repose sur des algorithmes, mais aussi des tests, destinés à mettre en relation les près de 3,5 millions de membres enregistrés sur la plate-forme.

Entre savante maîtrise des relations publiques en ligne et intérêt sincère dans la recherche, l’entreprise a profité de la richesse de ses bases de données pour monter un blog, OKTrends. Son propos : mettre à jour des tendances de fonds dans l’utilisation du site, et donc des comportements amoureux — « Nous sommes des fondus de statistiques et nous sommes persuadés de l’intérêt des algorithmes pour trouver l’âme soeur », explique Sam Yagan, le cofondateur et grand patron d’OKCupid.

Au-delà de la quête du buzz, la tendance était lancée, et plusieurs universitaires ont pu se lancer dans l’exploration de bases de données concurrentes – sans forcément que le nom des sites soit diffusé … Vous connaissez la suite, qui a conduit les sites de dating à un très sérieux congrès de sociologues.

Ah oui, et en France ? Eh bien on est encore manifestement assez loin de tout cela. Jean-Claude Kaufmann, « le sociologue culte des plateaux télé et des rubriques sexe des magazines féminins », selon la présentation que fait de lui Slate, vient bien de publier un ouvrage (assez) crûment intitulé Sex@mour … mais force est de constater que l’on est avant tout dans la retranscription d’entretiens. Bien loin de ce datamining frémissant observé aux Etats-Unis.

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