Les geeks sont-ils l'avenir du journalisme ?

9 juillet 2010

Brian Boyer est journaliste hacker. Un titre qu’il a choisi et inscrit sur sa carte de visite, son blog et son CV. Après avoir travaillé pendant dix ans en tant qu’ingénieur informaticien, ce geek de 32 ans a reçu, début 2008, une bourse pour étudier à Medill, l’école de journalisme de l’université de Northwestern, à Chicago.

Ce double cursus en poche, il est devenu l’un des premiers journalistes- programmeurs au monde, une espèce aujourd’hui en voie de prolifération. L’université de Columbia, à New York, a annoncé, en avril, la création d’un double diplôme entre son école de journalisme et son école de sciences de l’informatique.

«Les journalistes d’un côté, les informaticiens de l’autre, »

L’idée de ce programme est née d’un constat simple : alors que le journalisme repose de plus en plus sur les nouvelles technologies, journalistes et programmeurs parlent rarement la même langue. « Dans la plupart des salles de rédaction, les journalistes sont d’un côté, et les informaticiens, de l’autre, explique William Grueskin, doyen des études à l’école de journalisme de Columbia. Les journalistes ont souvent des attentes irréalistes, et les programmeurs ne comprennent pas toujours ce dont ils ont besoin. »

Une absence de communication qui constitue, selon lui, un frein à l’innovation. « Tout le monde se concentre sur les nouveaux modèles économiques qui pourront soutenir le journalisme en ligne, souligne William Grueskin. Mais il y a énormément à faire dans le domaine technologique. »

Avec cette formation, Columbia espère donc donner naissance à une nouvelle génération de journalistes, capable d’aider l’industrie à se réinventer. Duy Linh Tu, directeur du programme numérique à l’école de journalisme, l’imagine comme un do tank créatif au sein de l’école. « J’aimerais que cela ressemble à ce qu’était Palo Alto dans les années 1980, indique-t-il, je veux ce genre d’excitation et d’énergie. »

Le bon profil : les « geeks » littéraires

Concrètement, la formation s’étendra sur deux ans et demi – un an en journalisme et un an et demi en ingénierie informatique – ; une première promotion de 12 à 15 étudiants devrait être ouverte à l’automne 2011. Sa cible ? Cette petite minorité de geeks littéraires, capables aussi bien d’écrire en bon anglais que de coder, et donc à même de passer les tests d’admission aux deux écoles. Les débouchés ? Le développement d’applications et d’outils innovants, la création de nouveaux indicateurs de mesure d’audience, en passant par l’exploitation de données et le web design.

« Ces étudiants vont inventer les nouveaux langages du web, un appareil photo qui permette de prendre des photos en 3D, un logiciel qui relève les incohérences dans les discours des politiciens…, promet Duy Linh Tu, et ils appliqueront les outils qu’ils auront créés. C’est extrêmement libérateur ! »« Nous vivons une période où les outils de communication sont en train de changer radicalement. Que les journalistes aident à créer et à innover dans ce domaine, c’est absolument excitant ! », renchérit Clay Shirky, consultant et professeur à New York University.

Qu’ils lancent leurs propres start-up ou travaillent pour des médias traditionnels, William Grueskin prédit un bel avenir à ces journalistes geeks. Brian Boyer a d’ores et déjà prouvé leur valeur sur le marché du travail. Depuis l’année dernière, il dirige la cellule de développement d’applications pour le web, les smartsphones et les tablettes au Chicago Tribune et y conçoit les nouveaux modes de mise en scène et de diffusion de l’information. (visuel : Über Chapa, licence CC)

> Visuel :

Über Chapa, par Robot Plays Guitar, licence CC)

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte I : une info désintermédiée

Enquête, acte II : de nouveaux formats

Enquête, acte III : money, money, money

Nicholas Lemann (Columbia) : « Le journalisme en ligne fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité »

Pierre Haski : « Sur Rue89, nous publions une vingtaine d’articles par jour, il en faudrait cinquante… »

Alain Weill : « Le bilan des "newsroom" est excellent »

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