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Les habits neufs du chercheur en ligne, ou l'art de capter du « blabla »

4 juin 2011

(visuel : Internet Archive, par Scott Beale / Laughing Squid, licence CC)

C’est une étude absolument passionnante, qui a été diffusée par la délégation à la Stratégie et à la recherche de la BNF. Intitulée Les archives de l’Internet (PDF), elle passe en revue les attentes de trois publics cibles quant à la mission de dépôt légal de l’Internet assurée par la BnF – respectivement des « chercheurs », des « professionnels », et le « tout venant »

Moins que les conclusions tirées sur la manière dont la BnF doit s’y prendre pour assurer cette mission – l’objet même de l’étude -, ce sont surtout les quinze témoignages recueillis par Philippe Chevallier et Gildas Illien, les deux auteurs de l’étude (BnF), auprès de représentant des trois publics cibles sur leurs usages du net qui sont d’une très grande richesse. 

On s’arrête particulièrement sur quelques verbatims issus du panel des chercheurs, soit : 

  • Un historien, chargé de recherche. Thèmes de recherche : écritures ordinaires, écriture de soi, fonction sociale de l’archive.
  • Un sociologue, chercheur. Thèmes de recherche : corps, santé, usages informatiques, réseaux sociaux.
  • Un sociologue, maître de conférences. Thèmes de recherche : pratiques d’écriture et de lecture dans le monde professionnel.
  • Un philosophe, doctorant. Thèmes de recherche : maladie mentale, gestion du risque, politique pénale.
  • Un ingénieur, chercheur. Thèmes de recherche : art et technique, net art.

Se dessinnent en effet dans ces entretiens deux thèmes que nous avons déjà abordés ici : la possibilité d’utiliser internet comme un terrain de recherche, en sciences sociales, avec de grosses questions méthodologiques, mais également la figure de l’intellectuel en ligne, qui peut utiliser internet et les réseaux sociaux comme une médiatisation de ses travaux – « Que vous aimiez cette idée ou non, un intellectuel est un entrepreneur qui doit savoir se vendre, et les réseaux sociaux accélèrent cela de manière incroyable. Attention, il y a évidemment un danger à cela : il ne faut surtout pas que l’expert devienne un « clown » », nous expliquait par exemple Andrew Keen, en octobre 2010.

Extraits (les intertitres sont signés RSLN, NDLR) :

> Savoir capter le blabla

« Indépendamment de programmes de recherche directement liés au Web ou à l’étude des représentations, le Web est cité comme un « début de terrain » : il fournit une première impression, sur le mode de la promenade (« j’étais allé voir un peu ce qu’on racontait »), sans méthode bien définie (« sans en faire une analyse plus que ça ») et ramenée à une pratique privée (« c’est un peu empirique, car c’était plus pour ma propre information »). 

« C’est presque un début de terrain pour moi, une forme d’air du temps que j’observe, des petits objets à faire étudier à des élèves. [Ce que je cherche,] en fait, c’est rarement des papiers académiques, c’est souvent des petits papiers qui permettent de comprendre ce que ça veut dire de parler de ces choses-là en ce moment et quelle est la dernière innovation, le dernier truc. »

Ces « petits papiers » se trouvent en particulier sur les blogs : ceux des chercheurs, mais également ceux tenus par des consultants, simples passionnés ou praticiens qui se « fabriquent une expertise ». C’est un ensemble de sources « hétérogènes », où les acteurs du terrain sont plus nombreux que les universitaires, où les informations objectives croisent les rêves et les utopies. « Il y a beaucoup de blabla », mais il faut justement capter ce « blabla », pour étudier les manières de parler. »

> Les habits neufs du chercheur en ligne

« Ils ne font plus de recherche directement sur l’Internet, mais ils paramètrent leur « écoute du Web » en sélectionnant des sources de veille :

« Je cherche de moins en moins de choses sur l’Internet car je fais de la veille. Je suis dans un autre truc où je filtre un flux qui m’arrive comme ça […], [d’]en haut. Il y a toujours une dimension d’aller chercher le bon flux qui est un peu loin, mais je suis rarement en position de chercher, mis à part des papiers, des choses très stables, des choses qui ne sont pas que sur l’Internet : un article. […] Sinon, j’essaye de calibrer mon écoute du Web. »

Cette veille permet de filtrer l’information, elle lui ajoute une dimension conversationnelle dans la mesure où elle passe aujourd’hui par les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook :

« Ma journée en ligne se fait pour commencer sur les réseaux sociaux, notamment Twitter qui, ces derniers mois, a pris une partie importante de mon activité. Parce que je trouve que c’est bien fait pour une veille scientifique. » Twitter est plébiscité au détriment de la veille standard par flux RSS : avec un flux RSS, « faut que j’y aille, que je regarde, je fouille », alors qu’avec Twitter « [les blogueurs] m’interpellent pour me dire qu’ils ont mis ça sur leur site ».

Par effet de retour, cette veille en réseau devient un lieu où le chercheur prend l’habitude de s’exposer lui-même, à l’intérieur de cercles plus ou moins larges et contrôlés : page Facebook, compte Twitter, blog personnel (individuel ou collectif).

Un autre visage du chercheur se révèle sur l’Internet, une autre manière de se valoriser : en partageant les résultats de sa propre veille (tout en dissimulant ses sources, pour ne pas perdre l’avantage) ou en assurant la promotion de ses publications non académiques (blogs). D’autres codes ou règles de reconnaissance se développent […] »

> Une métholologie en pointillés ?

« Un chercheur ayant consulté d’une manière encore informelle des forums de discussion touchant à son objet de recherche reconnaît, modestement, ne pas avoir su ou pu utiliser ces matériaux dans son travail :

« Je suis incapable d’avoir la méthodologie qui permettrait d’utiliser de manière scientifiquement valide ce type d’information. Tu as des procédures pour des enquêtes de terrain, t’as les procédures pour des recherches en bibliothèque, mais on n’a pas, en tout cas pour l’instant, et à ma connaissance, de procédure pour savoir quoi faire de ces matériaux. Ce qui serait à mon avis quelque chose à travailler parce que… Comment est-ce que tu sélectionnes et que tu peux justifier de la sélection des forums sur lesquels tu vas te situer ? Ça c’est le problème assez général de l’Internet : il y a tellement d’informations que trier c’est la grande difficulté. »

Plusieurs chercheurs avouent en effet leur perplexité devant la mention d’un site Internet dans un travail scientifique. Deux exemples sont cités dans des travaux récents d’historiens : Thomas Laqueur, Le Sexe solitaire. Contribution à l’histoire culturelle de la sexualité (Gallimard, 2005) et Nicole Eidelman, Histoire de la voyance et du paranormal, du XVIIIème siècle à nos jours (Seuil, 2006). Pour actualiser leur recherche, le premier fait référence à des sites de masturbateurs, et la seconde à des sites de voyants.

Deux problèmes se posent alors : d’abord le référencement, c’est-à-dire la possibilité de renvoyer à une source vérifiable, surtout si le site a disparu ou changé d’adresse ; ensuite, le principe de sélection : pour que celui-ci soit justifié, il faudrait que l’archive citée puisse être inscrite dans un corpus aux contours maîtrisés et partagés par une communauté de chercheurs.

« Là, finalement, les matériaux [que Thomas Laqueur et Nicole Eidelman] mobilisaient, il y avait un vrai problème de référencement, un vrai problème aussi de dire : Qu’est-ce que c’est ? Le principe pour un historien, c’est quand même de travailler sur des sources partagées. Le mec qui cite des choses que personne n’a vu et que personne ne peut voir c’est rien, c’est du roman. […] Aujourd’hui, une collecte sur l’Internet, elle doit être documentée et elle doit être argumentée, parce que autrement, c’est ce que j’ai ressenti à la lecture du travail de ces collègues historiens qui se mettent à mobiliser des ressources sur le net, tu te dis : "C’est quoi la justification ? Pourquoi vous avez pris ce site et pas cet autre ?" »

Or, nulle maîtrise actuelle du Web, personnelle ou collective, ne semble permettre cette justification. Les chercheurs habitués de l’Internet reconnaissent que sa bonne connaissance est toujours un leurre. Le bon connaisseur est celui qui reconnaît l’énormité de ses lacunes, du fait d’une organisation des sites en réseaux […].  »

> Pour aller plus loin : 

Archives de l’Internet : étude prospective sur les représentations et les attentes des utilisateurs potentiels, sur le site de la BnF, qui propose le téléchargement de l’étude dans son intégralité (format PDF, 30 pages). 

(info repérée sur twitter, via Antonio A. Casilli, aka @bodyspacesoc)

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