Les médias sociaux peuvent-ils vraiment être un challenge pour le régime russe (et les régimes autoritaires) ? share
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Les médias sociaux peuvent-ils vraiment être un challenge pour le régime russe (et les régimes autoritaires) ?

27 avril 2011

Rendre explicite ce qu’Internet implique à la fois pour les politiques nationales et pour les relations internationales.

C’est l’objectif du dossier publié par le Centre d’études et de recherches internationales (CERI), l’un des centres de recherche de Sciences Po lié au CNRS, et intitulé « Vers une cyberpolitique internationale » – nous étions à la journée d’étude organisée par le CERI sur la question, vous pouvez en lire un large résumé ici.

L’une des trois publications de ce dossier a particulièrement attiré notre attention : « The New Networked Sphere of Social Media : a Challenge to the Russian Regime » écrit par Florian Toepfl (disponible en PDF et en anglais ici), docteur, chercheur à la LMU Université de Munich et spécialiste des relations entre nouveaux et anciens médias et le pouvoir politique.

Expert de la Russie et grand amateur des « case studies », il nous livre ici une analyse nourrie de nombreux exemples et de références de l’impact des médias sociaux sur le régime russe, cette « démocratie avec adjectifs » comme il l’appelle.

L’étude est centrée sur des scandales venant de la nouvelle sphère des médias sociaux et ayant reçu une forte attention de la part du public, en ligne et/ou hors ligne. L’auteur en a repéré et analysé deux principaux.

> Le scandale du « bouclier humain » :

Le 7 Mars 2010, Stanislav Sutyagin, un jeune russe de 29 ans, met en ligne une vidéo. Vous n’allez sans doute pas tout comprendre, c’est en russe mais les explications suivent :

Le jeune homme raconte face à sa webcam comment la police routière de Moscou l’a arrêté avec d’autres conducteurs, deux jours plus tôt, à 5h30 du matin, et forcé à garer sa voiture en travers de l’autoroute. Vous avez sans doute devinez la suite, il va servir, lui et sa voiture, de « barrage humain » pour arrêter des criminels en fuite à grande vitesse.

L’auteur se penche sur la médiatisation de l’affaire : avec l’analyse des mentions du terme « Zhivoy Shchit » – bouclier humain en russe – sur les médias sociaux, principalement les blogs, micro-blogs, réseaux sociaux et forums, il montre une progression très rapide de la requête avec un pic de médiatisation atteint quatre jours après la publication de la vidéo et une disparition presque aussi rapide, une petite semaine après.

Le fait le plus intéressant est sans doute la réactivité des médias traditionnels et en particulier des médias officiels russes – comprendre contrôlés par le gouvernement – qui se sont emparés massivement et très rapidement de l’histoire, deux jours seulement après la publication de la vidéo.

> Les médias sociaux, de simples « accélérateurs » ?

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le scandale a atteint son paroxysme après qu’il a été couvert par les médias traditionnels d’opposition, mais également par les journaux officiels qui ont les audiences les plus importantes : avant que ces médias s’emparent de la question, seuls neuf posts sur des blogs mentionnaient le terme, contre 450 le jour suivant.

Pour appuyer ces propos, l’auteur compare ce scandale avec un accident quasi-semblable, datant de 2008 à Minsk. Le traitement médiatique était similaire sans l’engagement des médias sociaux, le seul changement constaté étant le temps mis par le scandale pour éclater : neuf jours sans les médias sociaux, quatre avec.

Ce qui l’amène à conclure que les médias sociaux, dans ce cas, ne sont « rien de plus qu’un accélérateur » et non pas « un exemple du pouvoir des blogs et des bloggers ».

Alors, les médias sociaux, incapables de bousculer un pouvoir « autoritaire » ? C’est en fait plus compliqué que cela, comme le montre la seconde étude de cas.

> Le scandale de « l’honnête officier de police Dymovskiy »

Le 5 novembre 2009, Aleksey Dymovskiy, officier de police, met en ligne deux vidéos dans lesquels il dénonce, devant sa webcam et en uniforme, la corruption et le comportement des policiers de sa ville natale, Novorossiysk dans le sud de la Russie – et cette fois, il y a les sous-titres.

(Pour voir la seconde vidéo, c’est ici)

Cette fois le traitement médiatique de l’affaire est radicalement différent : le scandale est littéralement passé sous silence par les médias officiels qui n’en parlent pas une seconde.

Malgré cette absence de couverture médiatique, les médias sociaux sont très actifs et relayent en masse le scandale, aussi rapidement que pour le cas précédent mais sur une période de temps beaucoup plus étendue.

En clair, le blocage de l’information effectué par les grands médias étatiques n’a pas permis d’éviter l’éclosion du scandale dans les médias sociaux, qui jouent un premier rôle de catalyseur, avant d’être repris rapidement par les médias d’opposition.

> Les médias sociaux, technologies de libération ou de contrôle ?

Le scandale de l’officier de police est enraciné, dès son origine, dans les médias sociaux : s’il avait contacté les journalistes des grands médias, l’histoire n’aurait probablement jamais été publiée. Plus important encore, les propos tenus par l’officier ne sont pas scandaleux en tant que tels, il n’expose que des faits que quasiment tout le monde connaît en Russie.

Mais ce qui porte à scandale, c’est qu’il le raconte face à une webcam, qu’il met en ligne les vidéos et détruit sa carrière voire sa vie (il a été condamné à de nombreuses reprises suite à cette affaire).

> L’impact de la technologie

Et c’est là que l’auteur s’interroge sur l’impact de la technologie : l’enregistrement et la publication de ces vidéos à un coût « virtuellement » nul. Elles ne sont pas diffusées une seule fois et raccourcies dans un format télé mais elles sont disponibles en intégralité et pour une très longue durée en ligne – en témoignent les plus d’un million de vues sur la première vidéo de Dymovskyi.

En plus d’être à disposition du public, les vidéos le sont également pour les « chiens de garde » des médias de masse traditionnels et d’opposition qui peuvent les faire suivre ou les faire connaître à leurs audiences, bien plus importantes que celles des médias sociaux : la combinaison entre ces deux phénomènes permet, selon l’auteur, une très grosse exposition médiatique en seulement quelques jours mais explique dans le même temps, la perte rapide d’attention de ces scandales au fil du temps, au profit de nouveaux évènements.

Dans cette logique, Florian Toepfl appelle à se pencher sur les nouveaux médias et sur leur fonctionnement non pas de manière isolée mais dans leurs relations avec les médias traditionnels, et sans les fantasmer : la technologie apparaît « simplement comme un outil » dont des personnes, des organisations ou des gouvernements peuvent s’emparer pour faire véritablement la différence, dans un sens ou dans l’autre.

> Pour aller plus loin : 

 

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