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Les trois grandes évolutions de la politique en ligne, version 2012, selon Joe Trippi

14 novembre 2011

RAPPEL – RSLN organise, le mercredi 16 novembre, un après-midi d’échanges et de réflexions, intitulé « Du web en politique : que nous réserve 2012 ? ». Il reste encore quelques places, pour vous inscrire, c’est par ici.

En attendant, nous vous proposons un petit tour d’horizon des participants et des thématiques que nous allons aborder lors de l’événement : nous avons eu la chance de pouvoir interroger Joe Trippi, avant qu’il ne vienne nous expliquer comment réussir une campagne en ligne en France.

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Joe Trippi est un stratège politique, spécialisé dans les campagnes en ligne, et a été l’un des premiers à comprendre le potentiel d’Internet en politique, en réalisant la campagne à la présidence américaine d’Howard Dean en 2004. Il a également plus récemment travaillé sur la campagne de John Edwards.

RSLN : Quelles vont être les grandes nouveautés en ligne pour les campagnes politiques de 2012 ?

Joe Trippi : La réponse la plus logique et la plus évidente serait le mobile. Mais ce n’est pas aussi simple que cela. La politique en ligne bouge dans trois grandes directions pour 2012 : les campagnes utilisent de plus en plus le Cloud, notamment pour gérer toutes les données collectées, se tournent vers le mobile et se veulent toujours plus sociales pour répondre aux attentes des électeurs.

Mais il est encore trop tôt pour savoir vraiment où les grandes innovations vont se faire.

Et si l’on compare avec les campagnes précédentes ?

James Carville, qui a mené la campagne de Bill Clinton en 1992, avait imaginé un célèbre slogan « C’est l’économie, stupide », pour montrer que Georges H. W. Bush ne comprenait rien aux questions économiques. Aujourd’hui on devrait dire : « C’est le réseau, stupide ».

La principale différence avec les campagnes d’Howard Dean et de Barack Obama, c’est la taille du réseau : il est beaucoup plus grand, plus puissant et il a à sa disposition de nouveaux outils. Prenons par exemple les blogs : en 2004, il y avait 1,4 million de blogs. En 2008, ils étaient 77 millions et aujourd’hui il y en a plus de 150 millions.

En 2004, Facebook n’existait pas, alors que le site compte maintenant plus d’un demi-milliard de membres. Pour la campagne d’Obama, Twitter n’en était qu’à ses débuts. Et ce phénomène de massification est renforcé par l’apparition d’outils comme Youtube ou comme les smartphones : en 2004, 650 000 personnes ont participé à la campagne en ligne d’Howard Dean. En 2008, Obama a rassemblé plus de trente millions de personnes. Et la prochaine fois, le nombre sera beaucoup plus grand.

La clé est la liaison entre tous ces individus : une seule personne peut faire une différence majeure dans une campagne, juste en étant derrière son écran. C’est pour cela qu’il faut rester humble, il est très difficile de prévoir ce qu’il va se passer, les évolutions sont tellement rapides. Si on m’avait dit en 2004 que la campagne d’Obama allait ressembler à cela, je ne l’aurais pas cru. Il faut bien réaliser que l’innovation est partout, tout le temps.

Dans ce nouveau paysage en ligne, quelle place reste-t-il pour les blogs politiques ?

Ils ont toujours un rôle à jouer mais leur heure de gloire est passée. En 2004, ils étaient essentiels, les réseaux sociaux n’existaient pas. Pour commenter et organiser les campagnes, ils étaient centraux. Mais aujourd’hui, la compétition est beaucoup plus large, de nouvelles plateformes ont vu le jour.

Ils demeurent importants mais ne sont plus les seuls dans le débat et donc ils perdent en influence, même s’ils peuvent encore créer une dynamique.

Au-delà des campagnes électorales, en quoi ces nouveaux outils changent-ils la vie démocratique ?

Le president du Nigéria, Goodluck Jonathan, est un bon exemple : CNN l’appelle le « Président de Facebook ». Il a plus de 600 000 fans sur Facebook et essaye d’exploiter au maximum les possibilités de ce réseau.

Il échange avec eux et leur demande directement des idées : certains lui ont par exemple suggéré de créer un pont entre la Silicon Valley et le Nigéria pour promouvoir l’innovation technologique. Il a trouvé que l’idée était bonne et a mis en place une mission gouvernementale sur la question. Les citoyens voient qu’il est à l’écoute et cela se traduit concrètement : les échanges sur la pages sont extrêmement nombreux et souvent – assez – riches.

Le réseau permet à des idées et des pratiques, qui émergent dans de petites communautés, aux Etats-Unis ou en France par exemple, de se répandre de par le monde. C’est ce qu’on a vu avec les révolutions arabes par exemple où les réseaux sociaux ont joué un certain rôle.

Il serait par contre illusoire de penser que l’innovation ne vient que de ces petites communautés, des hommes politiques ou des conseillers : elle vient de tous, des individus, des sociétés, des organisations… les acteurs sont multiples et il faut accepter cela avec humilité.

Les campagnes qui s’annoncent devraient donc mobiliser toujours plus d’individus ?

Oui, je pense que cela va être très impressionnant. La croissance du réseau est telle que je pense que la prochaine campagne américaine en ligne fera passer celle d’Obama pour une « petite campagne ». De la même façon que la campagne de Dean a été considérée comme petite après celle d’Obama.

On pourrait également voir émerger des acteurs majeurs à l’extérieur des partis : par la puissance du réseau, il est possible pour un ou plusieurs individus de créer un nouveau parti en seulement quelques mois, de lever plus de fonds que les anciennes institutions, de se mouvoir plus rapidement, grâce à Internet.

C’est pour ça que je pense que les vieilles structures – et notamment les partis – sont de moins en moins optimisés face à ces changements. Les partis politiques vont probablement radicalement évolués, vers une démocratie plus directe et plus ouverte. Les partis qui ne comprennent pas cette évolution fondamentale vont avoir d’énormes problèmes, pas seulement aux Etats-Unis ou en France mais partout dans le monde.

Vous faites partie de Why Tuesday? une association visant à promouvoir le vote. Comment Internet peut-il favoriser la pratique démocratique ?

On retrouve en politique le même phénomène de recommandation qu’ailleurs en ligne : si un de vos amis vous déconseille fortement un film, peu importe le nombre de publicités qui vont vouloir vous inciter à aller le voir, vous n’irez probablement pas. Et cela quelque soit le budget investi dans la communication et la publicité autour de la sortie.

Pour le vote, c’est la même chose : quand vos amis vous demandent si vous allez voter, vous invitent à regarder un débat télévisé, vous envoie des liens vers des sites, des débats, des espaces d’échanges… vous êtes beaucoup plus concernés et attentifs. C’est en renforçant ce lien qu’Internet peut aider la démocratie et la politique. Et plus le réseau est grand, plus le phénomène sera important.

Si vous aviez un conseil pour les candidats à l’élection présidentielle française ?

Comprendre que « c’est le réseau, stupide». Ils doivent construire leur propre réseau et prendre le risque d’être à la fois très actif et innovant, sur les trois thèmes dont nous parlions au début : le social, le Cloud et le mobile.

S’ils ne le font pas, quelqu’un d’autre le fera à leur place et ils seront en retard, pour longtemps. Il y a aura forcément un moment clé en France, comme l’ont été les campagnes d’Howard Dean et de Barack Obama aux Etats-Unis. La seule vraie question est de savoir quel candidat va comprendre le premier ce potentiel et se lancer dans cette nouvelle aventure, qui dépasse largement tout ce qui a été fait par le passé.

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