Liberté d’expression, liberté d’entreprendre, évolutions technologiques : ce que le web doit aux radios libres share
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Liberté d'expression, liberté d'entreprendre, évolutions technologiques : ce que le web doit aux radios libres

13 avril 2011

Rappelez-vous – ou, pour les plus jeunes, faites appel à votre imagination : nous sommes au début des années 80, et une poignée de jeunes militants bidouillent antennes, récepteurs et minitels pour diffuser musique et messages. Ce sont les premières radios libres qui voient le jour.

Pour vous rafraîchir la mémoire, regardez donc ce reportage de 1981, dans lequel le journaliste présente les militants des radios libres comme « tout à la fois journalistes et techniciens » :

Totalement révolue, cette époque ? Au contraire : on doit sans doute à ces premiers geeks qui ne disent pas leurs noms plusieurs des idées qui agitent aujourd’hui le web.

Quelques exemples : il y a près de trente ans, la radio Ici et maintenant branchait un répondeur téléphonique sur ses ondes, et diffusait toute la nuit les messages des auditeurs, qui racontaient où ils se trouvaient. Un ancêtre du check-in, en somme.

Carbone 14, de son côté, avait devancé les live et la télé réalité en diffusant en direct des ébats amoureux. D’autres radios encore avaient relié un juke box à un minitel et à un émetteur, permettant aux auditeurs de choisir le titre qu’ils souhaitaient écouter.

Alors, que reste-t-il aujourd’hui de ces espaces d’expression et de liberté ? C’était en substance le thème de la rencontre-débat organisé mardi 12 avril à la Gaîté lyrique, dans le cadre du projet « Toujours pas de pétrole ». Ce premier « voyage à travers les quatre grandes épopées de l’innovation française » – objectif du projet – nous menait donc au cœur des premières radios libres, et posait la question du rapport entre liberté et nouvelles technologies.

>  Un mot d’ordre : la liberté

Antoine Lefébure, historien des médias et co-fondateur de Radio Verte (l’une des toutes premières radios pirates françaises, dont la première émission date de 1977) est un pionnier des radios libres. Il se souvient de ce qui animait les jeunes au début des années 80 :

« Nous partagions tous une forte volonté de liberté. A tous les niveaux : liberté d’expression, liberté d’entreprendre. Nous étions dans le sillage de Mai-68, trop jeunes pour l’avoir connu mais avec des revendications similaires. Et les évolutions technologiques nous le rendaient possible. »

Andrew Orr, fondateur de radio Nova, a également connu cette période d’effervescence :

« Nous voulions créer un univers, installer un climat sonore. Avec l’idée de casser les moules, de se libérer des contraintes des radios d’Etat. Nous souhaitions faire aimer l’autre, le faire respecter, dans sa musique, sa culture, sa parole. Ca été un lieu d’apprentissage formidable : il n’y avait pas de grille de programmes, pas d’horaires, on ne savait jamais qui était à l’antenne, quelle musique allait être diffusée. On usait de la parole avec parcimonie, sur des formats originaux. Des jeunes filles parcouraient par exemple les rues de Paris avec des magnétos, pour enregistrer tout et n’importe quoi, ce dont elles étaient témoins. C’était la vraie liberté. »

> Internet en héritage ?

Et aujourd’hui, que reste-t-il de cette liberté de ton et de cet affranchissement des codes ?

« On en retrouve l’esprit sur Internet », assure Robert Ménard, fondateur de Reporters sans Frontières. Le journaliste a débuté sa carrière dans le mouvement des radios libres, en cofondant Pomarède, une radio environnementale.

« Les radios libres permettaient de faire parler des gens complètement différents, qui jamais ne pouvaient s’exprimer. Internet joue à présent ce rôle, celui de plateforme d’expression. Il y a beaucoup de similitudes entre les deux : des personnes très hétéroclites, et cette envie d’un discours différent, de donner la parole à tous, y compris à ceux qui pensent à l’opposé de soi. C’est la leçon à retenir des radios libres et à cultiver sur le web. »

Pascal Riché, co-fondateur et rédacteur en chef de Rue 89, voit lui aussi une claire analogie entre les deux univers :

« J’ai également connu l’univers des radios libres, avec Radio Cocktail. Et j’ai moi aussi retrouvé dans le web une même culture commune à celle de cette époque. Internet permet de donner la parole aux gens, et les place sur un principe d’égalité. Par exemple, on ne sait jamais qui édite une page wikipédia : il peut s’agir d’un professeur d’université, comme d’un étudiant…  L’interactivité, la participation, la collaboration, sont également des principes prônés par les militants des radios libres et qui sont aujourd’hui la base du web. »

Autre point commun entre le web et les radios libres, à ses yeux : les critiques, voire la diabolisation des nouvelles technologies :

« On a entendu, depuis l’explosion d’Internet, que les sites d’infos allaient tuer la presse, que les contenus web étaient d’une qualité médiocre, accueillaient des propos contraires aux bonnes mœurs. En un mot : qu’Internet ouvrait la voie à toutes les dérives. A l’époque, Raymond Barre ne disait-il pas des radios libres qu’elles étaient « le germe puissant de l’anarchie » ? »

Internet serait donc l’héritier des principes prônés par les militants du début des années 80 ? Antoine Lefébure partage également cet avis :

« Beaucoup de personnes évoluant dans l’univers des radios libres ont ensuite construit une carrière dans le web. Ce qui s’y passe aujourd’hui est très important : on y développe une capacité à rassembler et à faire jouer l’intelligence collective, en donnant la parole à tous ceux qui ont des choses à dire. »

> Toujours pas de pétrole, c’est quoi ?

« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. » Le slogan, qui apparaît dans une publicité  réalisée par le Service d’Information du Gouvernement (SIG) en 1976, est à l’origine de « Toujours pas de pétrole », un projet transmedia mené en collaboration par Fabernovel, la Gaîté lyrique, Rue 89, Owni et Capa. Il a pour but de promouvoir l’innovation à la française, et ne pas « singer la Silicon Valley ».

Il s’appuie sur un blog collaboratif, et entretient un cycle de conférences à la Gaîté lyrique. Il sera également accompagné d’une série de mini documentaires réalisés par Capa, et animé sur les réseaux sociaux.

> Pour aller plus loin :

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