Lifecams : la mémoire comme accessoire

17 septembre 2013

La tendance « quantified self » ou de « mesure de soi », ce n’est pas seulement ces bracelets compteur de calories qui doivent nous aider à être « nous-mêmes en mieux ». Avec un mini-appareil photo à déclenchement automatique sur soi, la lifecam promet d’assister notre mémoire en mettant toute notre vie en images et en données. Vous aimeriez essayer ?

La SenseCam avait été imaginée en 2009 par les chercheurs de Microsoft Research pour aider les personnes amnésiques. Aujourd’hui, qu’elles s’appellent Autographer, petit bijou issu de la technologie de Microsoft, ou Memoto, les lifecams pourraient bien faire irruption dans notre quotidien. En collier autour du cou ou en épingle au revers d’un vêtement, elles sont programmées pour prendre, comme Memoto par exemple, un cliché toutes les 30 secondes de votre vie. A la fin de la journée, l’appareil trie automatiquement les photos où vous êtes devant un écran de télévision ou d’ordinateur pour ne garder que l’essentiel, les expériences vécues. 

Analyse de données

Avec un tel objet, vous pouvez ainsi revivre chaque jour de votre vie, retrouver des souvenirs, mais pas seulement : avec les progrès de la reconnaissance d’image et les capteurs intégrés dans la lifecam (localisation GPS, accélérateur, boussole 3D…), l’appareil peut renseigner et contextualiser vos photos à votre place pour vous permettre d’en tirer un grand nombre de données et d’informations.

Avec un cliché toutes les 30 secondes, on arrive facilement à 2800 clichés par jour : le tri est donc crucial. Mémoto divise ainsi automatiquement vos journées en 20 ou 30 activités déterminées par les variations de lumière, de couleurs et les coordonnées GPS, puis sélectionne une seule image pour représenter chacune de ces activités sur un calendrier. Une seule image suffit à raviver un souvenir, et c’est tout ce que la lifecam cherche à reproduire – même si l’utilisateur peut à tout instant plonger dans les 2800 images qui restent disponibles dans leur résolution d’origine, et avoir par exemple la surprise de trouver des images qui n’auraient pas pu être prises avec un appareil photo classique.

Ensuite ? En associant vos activités à des lieux géoréférencés, vous pourriez par exemple retrouver le nom du restaurant où vous avez mangé le mois dernier en demandant simplement au logiciel :« restaurant rue Jean Jaurès ». A travers une API, la lifecam peut ainsi associer vos images avec toutes sortes d’outils informatiques de suivi afin de devenir un support à la mémoire, mais aussi à la gestion du quotidien.

Un accessoire pour « controlfreaks » ?

Vous trouvez cela effrayant ? Les développeurs de lifecam l’admettent : leur produit est basé sur un pari. Le co-fondateur de Memoto, Oskar Kalmaru expliquait ainsi à Fast Co-Exist : « Il est important que l’appareil ne soit pas considéré comme une « caméra espion » ». Tout comme les réseaux sociaux et Instagram s’appuient sur notre propension à vouloir capturer notre vie pour mieux la partager et l’archiver, la lifecam mise sur une « peur de manquer », davantage que sur une expérience. Mais la possibilité de capturer toute expérience sans y penser permet aussi, selon eux, de mieux vivre chaque instant sans perturber un moment magique :

« Savoir que vous n’êtes pas en train de passer à côté de quelque chose est une façon efficace d’arriver à la pleine conscience », explique encore Niclas Johansson, employé chez Memoto à Fast Co.Exist.

Rien de tout cela, bien entendu, ne sera possible si ce paparazzi numérique ne convainc pas suffisamment de gens en un temps record : dans ce cas, il sera difficile de justifier à son entourage le port de sa lifecam. Projet communautaire, Memoto a compté sur le financement participatif et a atteint son objectif de 500 000 euros apportés par ses 2871 soutiens sur Kickstarter.

Mais bien entendu, l’innovation ne va pas sans poser des questions. Elle semble par exemple tenir pour acquis que nous voulons nous souvenir de tout et garder des traces de chaque instant de notre vie. Mais le succès d’une application comme Snapchat, qui permet de capturer des vidéos qui s’autodétruisent après la première vue, ne rappelle-t-il pas qu’il y a aussi de nombreux moments qui valent la peine d’être vécus, justement en sachant qu’ils seront oubliés ?

Permettre que plusieurs usages de la photo-souvenir puissent coexister d’une façon qui convienne à chacun, voilà peut-être la clé du succès de la lifecam « grand public ». Pour un designer, imaginer de tels « objets de médiation numérique » est difficile car rien ne permet de prévoir l’affect que les gens placeront en eux, nous expliquait Richard Banks de Microsoft Research, dont l’un des axes de travail est justement d’imaginer ce genre de connecteurs de mémoire.

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