L’indépendance des pure players de l’info est-elle soluble dans les aides d’Etat ? share
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L’indépendance des pure players de l’info est-elle soluble dans les aides d’Etat ?

31 décembre 2009

(Visuel : Les débuts de Rue89 dans le salon de Pierre Haski, au premier semestre 2007)

Un dossier de dix-sept pages, contre une subvention de 200.000 euros : courant novembre, les  sites internet Slate, Rue89 et Mediapart, qui comptent tous trois d’anciens cadres de la presse écrite traditionnelle parmi leurs fondateurs (respectivement Jean-Marie Colombani, Pierre Haski, et Edwy Plenel), se sont acquittés d’un (petit) effort de paperasse, en remplissant un formulaire « de demande d’aide » (voir au format .doc), adressé au nouvellement créé « fonds d’aide au développement des services de presse en ligne » (SPEL).

Leurs efforts ont été récompensés : lundi 21 décembre, la première session du comité d’orientation du SPEL, réunissant huit fonctionnaires et sept « représentants des éditeurs de services de presse en ligne » sa composition détaillée a été publiée au JO – a décidé de verser plusieurs subventions conséquentes à ces pure players de l’info en ligne. Comme l’a révélé un article publié mardi 30 décembre sur Le Monde.fr, par Xavier Ternisien, le journaliste couvrant les secteurs de la presse écrite et internet au sein du service économie du quotidien, Rue89 touchera 249 000 euros, Mediapart 200 000 euros, et Slate.fr 199 000 euros. « Satellifax, lettre spécialisée dans l’audiovisuel, et Yagg, un site homosexuel, devraient également recevoir une aide », croit encore savoir Xavier Ternisien.

Les critères qui ont présidé à l’attribution des aides sont fixés dans le décret instituant le SPEL (PDF) :

a) situation économique de l’entreprise, au regard notamment des comptes de résultats des trois derniers exercices clos et de ses liens capitalistiques ;
b) Le caractère innovant du projet apprécié au regard des modèles économiques mis en place et des techniques utilisées pour la confection et la diffusion du service de presse en ligne ;
c) L’effet du projet sur l’emploi en France ou dans l’un des Etats membres de l’Union européenne ou parties à l’Espace économique européen ou sur la modernisation des organisations et l’intégration de nouvelles compétences et expériences ;
d) L’ensemble des aides publiques dont elle est susceptible de bénéficier ;
e) La fiabilité des informations présentées, et notamment des devis fournis

Ces dispositions sont l’un des résultats des « Etats Généraux de la presse écrite », tenus en janvier à l’initiative de l’Elysée : le « livre vert » (PDF) rédigé dans la foulée de ces réunions prévoyait ainsi la création de ce nouveau fonds d’aide, permettant aux sites qui ne sont pas adossés à un média traditionnel de bénéficier des aides de l’Etat à la presse. Versées au nom du « pluralisme » et de « l’information du citoyen », ces subventions représentent un montant global de plus d’un milliard d’euros par an (282 millions d’aides directes en 2007, ainsi que des avantages fiscaux et postaux), dont 20 millions sont désormais affectés aux entreprises de presse en ligne.

Les journalistes, des artisans high-tech ?

La nouvelle a aussitôt été largement commentée en ligne, autour de deux grands thèmes : Qui doit bénéficier de ces aides ? Et, au-delà, en acceptant ces aides, les pure players de l’info ne mettent-ils pas en danger, sinon leur indépendance, au moins l’originalité du modèle qu’ils avaient jusqu’à présent développé ?

Le blogueur Thierry Crouzet est l’un des premiers à avoir dégainé : « Pourquoi nous autres blogueurs qui écrivons presque tous les jours et donc participons bien à la presse en ligne ne recevons-nous rien ? », lance-t-il, volontairement provocateur.  Il critique surtout l’un des trois critères ayant présidé à la reconnaissance du statut « d’éditeur en ligne », condition sine qua non de l’attribution de ces subventions : l’obligation faite aux publications en ligne « d’employer des journalistes professionnels », titulaires d’une carte de presse : « Pour faire ce travail, pour bien le faire, pas besoin d’être employé par une entreprise […]. Au contraire, il faut être libre. Les journalistes deviennent des artisans high-tech », revendique-t-il.

Toute l’originalité d’un modèle reposant sur la coproduction entre pros de l’info et amateurs se trouve mise à mal par le versement de ces aides d’Etat, déplore de son côté Narvic, observateur "historique" des mutations du paysage de l’info en ligne.

Arrêt sur images, le site internet de Daniel Schneidermann, fonctionnant sur une logique d’abonnement payant, avait de son côté annoncé, dès le 11 novembre, renoncer au dépôt de toute demande de subvention : « Nous ne voyons pas très bien pourquoi le contribuable nous aiderait. Vous me direz : il aide déjà la vieille presse, à pleins seaux. Ce n’est évidemment pas une raison. Ce n’est pas parce que cette presse est incapable de se moderniser, et de conserver ses lecteurs, que nous devons, jeunes médias prometteurs qui souhaitons changer les pratiques, reproduire ce système pervers. »

« Prestation technique » et « développement technologique » ?

« Dans un monde idéal, [les aides] ne devraient pas exister », concède Pierre Haski, fondateur de Rue89, dans un article publié mardi sur le site. Mais il justifie la démarche entreprise par son site : « Nous étions d’abord demandeurs d’équité, étant entendu que les aides attribuées aux sites des médias traditionnels constituaient des distorsions de concurrence dans ce nouveau secteur de l’information en ligne ». Selon lui, cette aide permettra au site d’information, dont l’audience est estimée par Nielsen-Médiamétrie à 1,5 million de visiteurs uniques mensuels, « d’offrir à ses lecteurs une meilleure qualité de prestation technique dans quelques mois, dans le respect de son engagement à proposer une information indépendante, participative et de qualité. »

« Evidemment mon idéal serait de ne pas toucher un seul centime de l’Etat », renchérit sur Marianne2.fr Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, dont le site avait boycotté les Etats généraux de la presse écrite. « Mais nous ne sommes pas masochistes non plus. Il s’invente une presse nouvelle qui a prouvé qu’elle n’avait pas de fil à la patte. Comme pour la presse traditionnelle, l’Etat garantit le pluralisme de la presse par le versement de ces subventions. Nous réclamons simplement une égalité de traitement ». Et, comme Pierre Haski, Plenel promet que les sommes touchées concerneront d’abord « le développement technologique du site ».

La question de la « transparence dans l’attribution des aides », qui rejaillit à l’occasion de ces débats, est l’un des chevaux de bataille du « Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne » (le Spiil, dont Rue89 et Médiapart notamment, sont membres). Ce syndicat avait précisément plaidé cette cause auprès du fonds d’aide à la presse en ligne, où il est représenté. De là à imaginer que, légèrement agacés par la fin de non-recevoir opposée par le SPEL, les pure players ont décidé eux-mêmes de créer le débat en ligne…

> RSLNmag.fr poursuivra la semaine prochaine son exploration de ces débats. D’ici là, toute l’équipe vous présente ses meilleurs voeux, et une année 2010 résolument numérique.

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