Lisa Sartorio : « La duplication des images sur le Web redéfinit l’identité de la photographie » share
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Lisa Sartorio : "La duplication des images sur le Web redéfinit l'identité de la photographie"

4 mars 2014

En 2012, 300 millions de photos étaient ajoutées quotidiennement sur Facebook et 58 photos étaient téléchargées chaque seconde sur Instagram selon Pingdom. Sur Internet, les images sont démultipliées et circulent à une vitesse insensée. La démocratisation des appareils photo et l’apparition des services en ligne de partage de photographies à l’image de Flickr par exemple, participent de cette prolifération des images. Les smartphones, qui sont aujourd’hui équipés d’appareils photo de plus en plus performants, permettent aussi aux internautes de partager leurs images quelques secondes après que les clichés aient été pris. Ils offrent la possibilité de se raconter en photos, et même de se mettre en scène dans des selfies toujours plus originaux. Le constat est fait : sur les écrans, l’image prend une dimension nouvelle et se multiplie de façon anarchique.

C’est cette circulation qui se trouve au cœur du travail de l’artiste Lisa Sartorio. Initialement venue de la sculpture, elle interroge depuis plusieurs années les images et les espaces « entre » : « deux lieux, deux êtres, deux mots, deux arts, deux temps » comme l’explique la galerie Binôme où l’on peut voir sa série « x puissance x ». Entretien.

Vous travaillez beaucoup avec le principe de reproduction d’une image, quel sont les rôles de l’auteur et de l’artiste dans ces processus ?

On envoie aujourd’hui plus de photos que de SMS, il y a plein d’applications qui y sont dédiées comme Snapchat ou Instagram. L’image est devenue l’outil de communication par excellence. Dans mon travail, j’aime provoquer une expérience particulière pour le spectateur, je veux l’emmener à creuser plus loin que la surface de l’image devenue désormais quotidienne.

Avec cette duplication sans cesse des images, la photographie est en train d’acquérir une nouvelle identité. Cela remet en question beaucoup de choses : la légitimité de l’auteur, mais aussi la définition des espaces d’exposition, les musées, les galeries, ces espaces de l’habitat de l’image. On ne peut pas faire semblant de ne pas les voir. 

Sur Internet, toutes les plateformes deviennent de nouveaux outils de création et d’exposition. Les réseaux sociaux et les plateformes de partage de contenus médiatiques changent totalement le rapport du spectateur à l’image.

Vous exposez actuellement dans la galerie binôme votre projet «  x puissance x » où vous avez opté pour la technique du mash-up – technique issue de l’informatique et de ma musique – en répétant une seule et même image. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

Dans mash-up il y a le mélange avec des sources différentes pour créer quelque chose de nouveau. Dans « x puissance x » j’utilise des images prises sur le Web que je répète des centaines de fois pour en faire un motif ornemental, quelque chose de décorativement beau. Et ce n’est qu’en s’approchant suffisamment prêt que l’on remarque que ce sont des images terribles qui montrent les maux de nos sociétés. 

Je pars donc de documents existants, d’images qui dépassent les événements et qui ont tellement été reproduites, qui ont si souvent circulé sur Internet, qu’on les oublie et qu’on ne les voie plus pour ce qu’elles sont. On continue de manger en regardant les infos sur la guerre en Syrie et la ville de Damas ravagée à la télé. Internet est un espace d’archive formidable mais on y trouve les pires horreurs aussi. On perd une partie de notre sens critique et on est dans un mode de consommation très rapide de l’image.

Je pense que nous sommes dans une époque de récupération d’éléments existants. Toute l’histoire de l’art est comme ça mais c’est actuellement  plus prégnant. C’est peut-être  une forme de résistance aujourd’hui, une forme de réappropriation de ce monde. Dans ce travail, je voulais aller jusqu’au bout de la duplication jusqu’à sa disparition. Une image qui devient invisible pour réapparaître avec un impact beaucoup plus fort. Une façon de redonner une place à cette image, et de bousculer ainsi la passivité du spectateur. Qu’est ce que l’on voit ou l’on croit voir. Je recherche souvent l’effet de surprise, pour faire vivre une expérience notable au public qui peut rentrer chez lui et se dire « j’ai vécu quelque chose de surprenant aujourd’hui ».

(Pour découvrir quelles sont les photos dupliquées, passez sur les points situés sur l’image)

Le public est donc au cœur même de vos œuvres, il occupe une place essentielle puisqu’il devient lui-même l’acteur de votre travail…

Oui, il occupe une place tout à fait primordiale. Dans l’ensemble de mon travail, les modes de transformation et d’apparition prennent forme via le déplacement du corps. Le spectateur fait partie du processus de mutation de l’œuvre. Par exemple dans « x puissance x », qui est un travail en deux temps, s’il n’y a pas action du spectateur, le travail ne se révèle pas puisqu’il faut s’approcher de l’œuvre pour que se dévoile son image fondatrice. Il faut qu’il fasse le choix d’aller vers l’œuvre. C’est un espace de rencontre où l’interaction entre le spectateur et l’œuvre met en scène le visible.

Vous êtes une artiste multi-facettes : initialement venue du monde de la sculpture vous explorez depuis plusieurs années la photographie. Comment passe-t-on d’un médium à l’autre ? 

Dans tous les supports que je mobilise, mon travail est une recherche sur le déplacement et le mouvement. Même avec la sculpture, je cherchais à aller au-delà de l’objet  ou du volume pour créer une rencontre avec le spectateur. La photo, elle, est souvent considérée comme un espace d’archives de l’espace et du temps, or c’est aussi un espace de mouvement. 

J’ai longtemps cherché à concentrer en une seule  image des possibles différents à la fois du mouvement, de la circulation et de l’ubiquité. Notre image est présente à plusieurs endroits en même temps grâce aux outils de communication, et notamment les réseaux sociaux. J’ai exploré ce dialogue qui s’établit entre les gens via les photos. C’est un travail que j’ai commencé il y a très longtemps, et les réseaux sociaux n’étaient pas aussi présents qu’aujourd’hui. Ils ont forcément eu une influence sur mon travail, mais aujourd’hui ils me permettent surtout de l’ancrer plus facilement.

Quelle sera votre prochaine étape dans le questionnement de la circulation des images, notamment sur Internet ?

Je m’intéresse beaucoup aujourd’hui au fait qu’une même image vienne illustrer des événements différents. Il y a une sorte de manipulation des images du coup, qui sont instrumentalisées pour illustrer quelque chose que l’on a envie de voir.

Lisa Sartorio participe  actuellement à l’exposition Fusillé pour l’exemple – Les fantômes de la liberté à l’Hôtel de Ville de Paris, et Nouveau paysage Galerie Binôme à Paris.

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