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Livre numérique : un marché prometteur mais encore fragile

24 mars 2015

Toujours plus d’adeptes des ebooks sur tablettes, liseuses ou smartphones : c’est ce que constate le dernier baromètre sur les usages du livre numérique présenté à l’occasion du Salon du Livre de Paris. Une croissance modérée du nombre de lecteurs qui devra faire face à un certain nombre d’enjeux décisifs, de la hausse de la TVA à la question du piratage en passant par le développement de projets tels que le prêt numérique en bibliothèque. Pour y voir plus clair, nous avons interrogé à ce sujet Mehdi Lekehal, Chargé de diffusion numérique aux Editions Gallimard.

Mehdi Lekehal est également Professeur à l’Université Paris XIII (Villetaneuse), à l’IUT métiers du livre de Bordeaux et co-auteur de l’ouvrage Le livre numérique.

RSLN : A l’occasion du Salon du livre, paraissait le 5e Baromètre SOFIA/SNE/SGDL, selon lequel le nombre de lecteurs de livres numériques serait en progression. Y a-t-il des catégories de lecteurs plus adeptes de ce format que les autres ?

M. Lekehal : Le lecteur de livre numérique serait surtout un homme de 25-30 ans, CSP+ selon le baromètre. Nous avons remarqué que de tels lecteurs s’intéressaient en général plutôt à la littérature de genre, à savoir le polar, la SF fantasy… ou encore la littérature érotique-sentimentale.

Au vu de cette progression, le livre numérique serait-il davantage amené à remplacer le livre papier ou à n’en constituer qu’un complément ?

Le livre numérique n’a pas du tout ni vocation ni possibilité à remplacer le livre papier. Il sera surtout un complément et un double choix de lecture. Ce que je veux dire par là, c’est que les gens liront surtout en papier et en numérique, non pas en papier ou en numérique.

Quels sont les arguments régulièrement invoqués en faveur du livre numérique ?

Les arguments régulièrement invoqués, qu’il s’agisse de ceux qui reviennent régulièrement à nos oreilles ou de ceux évoqués par le baromètre sont la mobilité et la possibilité d’emporter le livre plus facilement. Il est également question de l’attractivité de l’offre, le prix du livre numérique étant de 30% inférieur à celui du livre papier.

Toujours selon le même baromètre, plus de la moitié des lecteurs passerait par le domaine public pour se procurer des livres (autrement dit, les obtiendraient gratuitement, et légalement). Comment des maisons d’édition telles que Gallimard peuvent mettre en valeur leurs ouvrages du domaine public face à cette offre parallèle ?

Pour se différencier de cette offre parallèle, Gallimard met en avant les appareils critiques, à savoir tout ce qui est autour des textes du domaine public. On enrichit l’oeuvre du domaine public de préfaces, d’appareils critiques, d’analyses. Par rapport aux titres gratuits, il y a également un important travail éditorial, ou une attention particulière et plus poussée portée à la mise en page, à la correction, et aux traductions, lorsqu’il s’agit de titres d’oeuvres étrangères.

20% des lecteurs de livres numériques auraient recours au piratage. Existe-t-il actuellement des moyens de lutter efficacement contre ce phénomène ?

La meilleure défense, c’est l’attractivité de nos offres. Mais un certain nombre de technologies, telles que les watermarks, les empreintes, ou les technologies destinées à repérer les titres piratés, permettent de les suivre au fur et à mesure de leur diffusion illégale. Elles se complètent par une veille sur les différents sites de partage illégaux, pour débusquer les œuvres partagés illégalement et demander leur retrait. La maison Gallimard est équipée pour cela de l’outil Hologram, mise en place avec le soutien du Syndicat national de l’édition et la Sofia. C’est une bonne solution.

Le 4 mars, la CJUE (Cour de Justice Européenne) épinglait la France au sujet de l’application de mêmes taux de TVA sur les livres numérique et papier. Quels risques y aurait-il à avoir le même taux sur les deux supports et comment réagissent les maisons d’édition face à cet arrêt ?

Le risque est de freiner l’évolution des marchés. Le marché du livre numérique est encore jeune, en pleine expansion et au début de sa croissance. Cela risque de le ralentir en rajoutant 15 points de coûts dans la chaîne du livre, ce qui est dommage. Le fait d’avoir retiré ces 15% de TVA nous avait permis de baisser les prix des livres, de dynamiser un peu le marché et d’avoir une évolution de ce même marché… Les maisons d’édition réagissent surtout en alimentant le lobbying qui va être fait auprès de l’Union Européenne, avec le Syndicat national de l’Edition (SNE), le Ministère de la Culture. Le tout pour essayer de faire changer d’avis la Cour Européenne.

Début février, l’accès illimité aux livres a été déclaré illégal. Cela signe-t-il l’arrêt de l’activité de nouveaux acteurs tels que Youboox ?

Cette déclaration avait surtout trait à l’offre Kindle Unlimited, bien qu’elle puisse inquiéter Youboox ou Izneo, dont l’accès illimité aux livres ou aux BD est l’un des axes de progression. L’abonnement illimité ne sera en effet pas viable. Mais un abonnement à un certain nombre de titres peut tout à fait avoir lieu.

Où en est-on de l’offre de prêt numérique en bibliothèque ?

Ce qu’on appelle le PNB est ouvert chez nous. Tous nos catalogues sont disponibles en bibliothèque, et disponibles en simultané, à savoir au jour de la parution d’une nouveauté, sauf exception. Les livres peuvent être en bibliothèque selon plusieurs critères : la durée, le mode de téléchargement, ou tout simplement le streaming. Le lecteur a 59 jours pour lire l’ouvrage mais peut le restituer plus tôt. Actuellement, plusieurs groupes proposent ce type d’offres, à savoir Madrigall, Editis, la Martinière… Hachette a annoncé publiquement sa prochaine participation.

Quelles sont les difficultés rencontrées au sein des maisons d’édition pour donner toute l’importance qu’il mérite à ce format numérique ?

Il y a un véritable enjeu de formation autour de ce marché et de ses implications techniques, commerciales, marketing et légales, pour que tous les corps de métiers de la chaîne du livre soient formés au numérique, ce dernier étant amené à toucher tous les secteurs. Il sagit essentiellement denseignement et dapprentissage, de diffusion de savoir-faire. Cela constituera une première étape, avant que le grand public ne sapproprie véritablement ce format. Nous avons par exemple mis en place depuis 3 ans un système d’épreuves numériques, qui savère très efficace auprès de plus de 300 libraires partenaires.

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