L’université du futur existe, nous l’avons visitée, à Aalto, en Finlande share
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L’université du futur existe, nous l’avons visitée, à Aalto, en Finlande

21 février 2011

C’est un après-midi d’automne plutôt vif en Finlande, et les cadres de dix-neuf entreprises viennent tout juste d’arriver sur le campus boisé de l’université d’Aalto, près d’Helsinki. Ils ne retournent pas sur les bancs de l’université pour un séminaire, ou la validation d’un MBA. Ils sont à la recherche de jeunes innovateurs. Et, pour se faire, s’apprêtent à soumettre à des étudiants un problème bien réel auquel leur entreprise est confrontée.

En face, les attentes sont élevées, également :

« Ce que nous attendons d’eux, c’est qu’ils nous soumettent des défis sur le mode « mission impossible ». Où les risques ou les coûts sont bien trop élevés pour qu’ils puissent les relever par eux-mêmes », détaille Kalevi Ekman, le directeur de l’atelier de Design de la fac d’Aalto, qui organise les échanges du jour.

Cet atelier, c’est l’expérimentation grandeur nature d’une innovation radicale en matière d’enseignement supérieur. Officiellement lancée en septembre 2010, l’université d’Aalto, aka « université de l’innovation », réunit en effet trois grandes facs d’Helsinki sur un seul campus – la Helsinki School of Economics, la Helsinki University of Technology, et le Helsinki University of Art and Design. Bref, par son approche multidisciplinaire, elle représente une manière de répondre, à plusieurs grands défis qui chamboulent le monde de l’entreprise : mondialisation des échanges, effets disruptifs des nouvelles technos, déluge informationnel.

Les objectifs fixés sont ambitieux : à l’horizon 2020, Aalto est priée de se hisser sur les toutes premières marches des classements internationaux :

« Nous devons développer l’esprit critique de nos étudiants, et leur apprendre à formuler des réponses à des problèmes, résume Tuula Teeri, spécialiste ès biologie moléculaire, mais surtout grande patronne de la fac d’Aalto. Et construire toujours plus d’amphis, ce n’est certainement la bonne manière de s’y prendre. »

L’approche développée à Aalto a déjà été remarquée : dans une communication de la Commission européenne intitulée « Une Union de l’innovation », la commissaire européenne Máire Geoghegan-Quinn loue ainsi les qualités du campus d’Aalto, comme l’un de ces lieux qui réunit monde de l’entreprise et de l’université, formant des étudiants aux compétences un peu plus en adéquation avec les attentes du marché du travail.

Retour à l’atelier de Kalevi Ekman. Au total, 140 étudiants, issus des trois filières et répartis en 15 équipes, s’apprêtent à relever les « missions impossibles » soumises par les entreprises représentées ce jour là. Ils ont à leur disposition un labo de 4.000 mètres carrés, qui est un peu leur salle de classe « étendue ». Un véritable concentré d’innovation : salles de réunions, installations techniques dernier cri, logiciels de design, et même un atelier de « bricolage » électrique.

Encadrée à la fois par un universitaire, et par l’un des dix-neuf cadres en mission, chaque équipe est également autorisée d’aller piocher toutes les ressources qu’elle juge utiles au projet. En sollicitant notamment les experts de leurs trois campus d’origine.

Et, surtout, elle choisit le « problème » qu’elle souhaite résoudre : avis aux entreprises qui ne soignent pas suffisamment leurs présentations, elles risquent fort de se retrouver sans étudiant ! Cette année, par exemple, Nokia a proposé aux étudiants de plancher sur le design d’accessoires – avec, évidemment, une série de contraintes assez fortes : succès garanti.

Parallèlement à ces ateliers, les chercheurs pensionnaires de la fac échangent également sur … « l’innovation en mouvement » – celle-là même qui est en train de se créer à Aalto. Tandis que les entreprises, elles, ont la possibilité de travailler, en mode projet, avec ces universitaires.

« Aalto est exactement ce dont le monde du business a besoin, explique Bruno Lanvin, le directeur de labo « e-lab », de l’INSEAD. Personne n’attend des développeurs toujours plus compétents, par exemple … mais plutôt des personnes capables de travailler dans des équipes multidisciplinaires, et de dépasser la mentalité en silo qui cloisonne encore trop souvent les esprits dans les entreprises. L’expérience Aalto, c’est une opportunité fantastique d’expérimenter, en direct, une culture encore très peu diffusée en Europe. »

Une chose est sûre : les entreprises a-do-re-nt l’esprit Aalto. Malgré des frais d’inscription de 15.000 € , une vingtaine d’entreprises participent ainsi tous les ans aux ateliers de Kalevi Ekman – et ce sans aucune garantie de résultat. L’année dernière, treize nouveaux produits ont été créés, y compris un terminal mobile capable de récolter des données climatiques dans des conditions extrêmes, développé pour le compte de Vaisala, une compagnie de prévision météo finlandaise.

L’idée de cette « université de l’innovation » est apparue pour la première fois en 2005, sous la plume du recteur de la fac d’art et design d’Helsinki. A ses yeux, l’intégration « techno-sciences éco-design » était absolument nécessaire à la conduite d’une innovation basée sur les nouvelles technologies. D’autant que, si les écoles primaires, les collèges et les lycées finlandais sont globalement regardés comme des modèles en matière de modèle éducatif, il n’en va pas forcément de même dans le supérieur : petites, les facs finlandaises restent trop isolées les unes des autres pour prétendre figurer dans les grands classements de référence.

Bref, parce qu’il est ultra-fragmenté, le paysage universitaire finlandais peine à atteindre sa masse critique. Voilà l’argument que Sotamaa a fait valoir à ses collègues, à la tête des facs de sciences éco et de l’université technologique.

Et c’est de concert qu’ils ont alors signé un manifeste pour une réforme universitaire de profondeur. Expliquant que le système éducatif finlandais commençait très sérieusement à tenir du système bureaucratique enkysté et pointant la menace pour la compétitivité du pays. Ce texte a fait naître un débat passionné sur la nécessaire réforme de l’université, finalement tranché par le gouvernement en 2007. Avec deux mesures-phare : la création d’une fac de l’innovation – Aalto, donc – mais également la naissance d’un nouveau statut, pour les facs, avec un financement mixte public-privé.

« Nous avons regardé les évolutions en Chine, en Inde, et un peu partout ailleurs. Et nous avons fait le constat que, si nous restions immobiles, nous resterions immanquablement derrière eux », reconnaît Heljä Misukka, secrétaire d’Etat au sein du ministère de l’Education.

Et, pour achever de convaincre les derniers réticents dans le monde universitaire, de convoquer le succès de produits « globaux », à l’image de l’iPhone d’Apple, illustration de ces barrières abolies entre technologie et design.

« Le gouvernement y a identifié un potentiel de croissance, reprend Misukka. Et l’on est persuadé qu’investir dans l’éducation est la meilleure politique à mener pour permettre à la Finlande de ternir son rang sur des marchés mondialisés – ce qui est en plus en plus dur ».

Un bénéfice pour l’UE ?

Mais au fait, ce nom, Aalto, ça ne vous dit rien ? Mais si voyons. Souvenez-vous de vos encyclopédies papier : c’est généralement sur son nom que leur premier volume s’ouvrait. Alvar Aalto, architecte finlandais très influent, est connu comme le père du modernisme dans les pays nordiques. De nombreux clients d’Aalto étaient des industriels, et, que ce soit en dessinant des immeubles, des meubles ou des verres à vin … il a passé sa vie à explorer une approche multidisciplinaire due cette discipline que les anglo-saxons appellent « problem solving ».

Avec, en tête, la mission de réinventer le système universitaire, un petit groupe de recteurs d’académies, de professeurs, d’entreprises, et même d’étudiants, a donc entrepris un immense benchmark de facs mondiales. Et pas n’importe lesquelles : Stanford, le Massachusetts Institute of Technology (MIT), ou la fac de Cambridge ont ainsi été passées en revue. Tout ce petit monde a également rencontré des entreprises du secteur des nouvelles techno, pour comprendre ce qui pourrait faire de la nouvelle université finlandaise de l’innovation un partenaire de premier plan intéressant pour elles.

En juin 2010, Microsoft Research, a accepté de financer deux projets. L’un d’eux se concentrera sur la création de nouveaux concepts pour les recherches internet à la maison« L’idée, c’est de s’éloigner de l’approche prise pour le bureau – à la maison il y a différentes façon de partager et cherche l’information », explique Giulio Jacucci, fort d’une double casquette : prof de recherche en design à Aalto, où il coordonne le projet, et d’informatique à l’université d’Helsinki.

Le projet mixe ainsi design, informatique, anthropologie, et sociologie – et l’équipe travaillera de concert avec les chercheurs de Microsoft Research de Cambridge. « On a besoin de changer complètement notre approche, nos présupposés sur la manière dont on conçoit la recherche en ligne. Et si nous n’avions pas besoin d’un ordinateur pour lancer une recherche à la maison ? », esquisse Jacucci.

Et les chercheurs à Aalto sont ainsi déjà en train d’imaginer des alternatives “domestiques”, comme des tasses de café qui se réchauffent toutes seules ou signalent quand elles sont vides, des chaises capables d’enregistrer des signaux respiratoires, ou une pulsation cardiaque. Fabrizio Gagliardi, à la tête des partenariats pour Microsoft Research pour la zone EMEA, assure que cette approche conjointe science-design est absolument unique : « L’Union européenne peut définitivement en tirer profit », commente-t-il.

L’un des éléments centraux de la réforme testée à Aalto, c’est bien évidemment celui de ce nouveau modèle de financement, entre fonds publics et privés. Avec un capital de départ de 700 millions d’euros – 500 millions d’euros venant du gouvernement, et 200 millions du secteur privé, et un budget de financement annuel de 368 millions d’euros, Aalto a atteint une masse critique, financièrement parlant, pour embaucher des chercheurs de haut niveau, des jeunes chercheurs prometteurs [en vo, il est question de tenure track, voir par ici pour une traduction plus détaillée, ndlr], et la possibilité de créer de nouveaux programmes.

Un programme d’exonération fiscale a également été prévu pour les particuliers où les entreprises qui participeraient au financement de l’université – c’est précisément ce qui a permis l’engagement dans le projet de l’un des plus riches industriels finlandais, Antti Herlin, propriétaire de l’entreprise d’ascenseurs Kone.

L’expérience finlandaise inspire d’ores et déjà plusieurs facs à travers la planète – en fait, le « buzz » autour de l’atelier de Design a commencé en 2008, lorsqu’il a été testé en tant que « prototype », avant la réelle fusion des trois cursus. Au printemps, l’université chinoise de Tongji créera un labo de design commun avec la fac d’Aalto, à Shangaï, évidemment basé sur le modèle testé à Helsinki. Et une douzaine d’autres universités, de l’Australie au Brésil, tentent de reproduire le modèle. « 500.000 Chinois décrochent un master en ingénierie tous les ans … contre 500 en Finlande. Pour être plus compétitifs à l’échelle mondiale, nous devons donc aller au-delà de la technologie, et combiner les disciplines », note Ari Rahkonen, à la tête de Microsoft Finlande.

Un centre pour entrepreneurs

Une autre innovation « made in Aalto », et née d’une initiative étudiante, est en train de devenir une marque de fabrique. Son nom : Venture Garage. Soit, concrètement, un bâtiment industriel en briques rouges de 700 mètres de long, attenant à l’atelier de design, et qui, petit à petit, est devenu le cœur de la communauté entrepreneuriale d’Helsinki. Chaque semaine, il attire entrepreneurs, investisseurs, étudiants, autour d’ateliers thématiques, voire de soirées informelles.

Explications de Kristo Ovaska, le fondateur de Venture Garage, qui explique que le changement ne venait pas assez vite à son goût : « En 2008 nous étions inquiets. Il n’y avait pas de culture, et encore moins de relais pour les entrepreneurs, en Finlande ». Résultat, Ovaska créé … un groupe Facebook dédiée à « l’entrepreneuriat à Aalto », qui atteint rapidement les 5.000 membres. Mais le vrai point de basculement aura été 2009, quand Ovaska parvient à convaincre Aalto de prêter 500.000€ à Venture Garage.

Première initiative, menée sur la suggestion d’un enseignant de la fac : emmener un groupe d’étudiants d’Aalto au MIT et à Stanford, pour s’immerger un peu de ces écosystèmes si particuliers de l’innovation. Résultat, Venture Garage en profite pour tisser de précieux liens avec des investisseurs et des entrepreneurs US, qui sont dorénavant prêts à filer un coup de pouce aux start-up finlandaises, lors de leurs premiers pas …

Exemple avec la start-up AudioDraft, qui a été hébergée pendant un an au Venture Garage, et dont les co-fondateurs sont allés à trois reprises faire un tour dans la Silicon Valley, après le premier voyage organisé par Ovaska en octobre 2009 ! En avril 2010, AudioDraft a levé 170.000 $ auprès de business angels, et a gagné ses premiers consommateurs en juillet. « La culture entrepreneuriale a vraiment beaucoup évolué en Finlande, et Aalto y est pour quelque chose », confirme Teemu Yli-Hollo, le PDG d’AudioDraft.

Ovaska, lui, croule sous le succès. Cheveux bonds, jean et t-shirt noir, il exhorte une équipe de 10 aspirants entrepreneurs …. à se remuer, s’ils souhaitent faire partie du prochain voyage. « Sur près de 400 candidatures reçues chaque année pour participer au bootcamp, on espère pouvoir en emmener huit dans la Silicon Valley », explique-t-il.

Et à un niveau macro, quel est donc le but de cette université de l’innovation ? Simple. Parvenir à donner naissance à une centaine d’entreprises, qui dépasseraient les 100 millions de dollars de vente chaque année, pour réduire un peu la dépendance de l’économie finlandaise vis-à-vis de Nokia, son seul et unique géant.

« Ce qui me surprend toujours, c’est la vitesse du changement », décrypte Antti Aarnio, responsable du développement commercial du « centre pour entrepreneurs » d’Aalto, qui va voir le jour en 2011, et veut réunir des créateurs d’entreprises venus de toute la région de la mer Baltique.

Et, pour atteindre cet objectif, la Finlande ne recule devant aucun moyen. Dans le cadre d’une réforme en profondeur des parcours scolaires, elle vient ainsi de créer des parcours de sensibilisation à l’entrepreneuriat dans l’enseignement primaire et secondaire.

Commentaire du secrétaire d’Etat : « Les étudiants ont besoin de savoir comment collecter du savoir et analyser des faits et non simplement d’apprendre des faits ! » Résultat, les enseignants encouragent les jeunes écoliers de 8 à 12 ans à arriver à l’école avec des idées de nouveaux produits, ou de nouvelles entreprises – et à réfléchir, dès leur plus jeune âge, à de très sommaires « business model », abordant des notions tels que coûts de production, et profits potentiels.

Restent encore plusieurs défis. Aalto a besoin de plus d’étudiants étrangers. Pour l’instant, seuls 10% des étudiants et du personnel éducatif vient de l’étranger, alors même que de nombreux cours sont proposés en anglais. Le succès ou l’échec de l’expérience Aalto sera précisément mesuré, en partie, sur ce facteur.

Tuula Teeri, la grande patronne de la fac, insistant sur la place de la liberté et du talent dans l’innovation, reprend : « Le défi, pour l’Europe, c’est d’arrêter de faire de la planification à tout va, d’empiler les structures. Et, plutôt, de diffuser largement les bonnes idées. C’est important d’avoir les meilleures personnes, et de leur permettre de faire ce qu’elles ont envie de faire. » Aalto semble en bonne voie.

(Cet article est l’adaptation française, réalisée par RSLN, d’un reportage diffusé dans le numéro 7 de Futures, le magazine européen dédié à l’innovation publié par Microsoft. Reportage : Gail Edmonson, Antoine Bayet pour la version française)

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