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Médias : ils sont jeunes et ont décidé d'entreprendre dans un secteur en crise

13 novembre 2015

Ils n’ont pas 30 ans, sont journalistes et ont décidé de créer leur propre média en ligne alors qu’ils étaient encore sur les bancs de l’école. Un choix qui peut paraître contre-intuitif quand 65% des étudiants préfèrent intégrer un grand groupe lors de leur sortie d’école.

Mais pourquoi se lancer dans l’entreprenariat, d’autant plus dans un secteur en crise ? Comment passer de l’idée au concret ? De qui s’entourer ? Le numérique facilite-t-il ce type de démarche ? Ce choix implique-t-il des sacrifices ? Pour répondre à ces questions, RSLN est allé à la rencontre de Charles-Henry Groult, directeur de la publication du Quatre Heures, et de Sébastien Bossi Croci, rédacteur en chef d’Ijsberg.

Deux médias qui proposent une offre différente : Le Quatre Heures est un site d’information qui publie une fois par mois un grand reportage multimédia, sur un sujet d’actualité (principalement sur des thèmes de société, internationaux et français), quand Ijsberg se concentre lui sur l’actualité internationale en la traitant en trois « temps » : du court et rapide, des reportages ou des portraits et enfin de grands reportages sur la longueur. 

 

Charles-Henry Groult (Le Quatre Heures, à g.) et Sébastien Bossi Croci (Ijsberg, à dr.)

 

Pourquoi et comment avoir lancé ce projet ?

Charles-Henry Groult : En 2013, on a posé une question à un groupe de treize étudiants du Centre de Formation des Journalistes, où j’étais étudiant : « À quoi ressemblerait le média de vos rêves ? » Après deux semaines de concertation, nous sommes revenus avec le projet de faire un « long format » multimédia, composé de reportages. La direction a alors financé la version bêta du site, que nous avons ensuite alimentée. Les retours positifs du milieu professionnel nous ont encouragés à faire perdurer le projet. Six étudiants sur les treize ont répondu présents pour continuer.

Sébastien Bossi Croci : Ijsberg est également né grâce à un groupe d’étudiants qui se sont rencontrés dans une association lyonnaise, le Journal International. Cette expérience commune nous a donné envie d’aller plus loin, et de créer Ijsberg. Le média s’est lancé en mars 2014, à travers un manifeste tout d’abord, puis une première version du site, d’abord privée, ensuite publique. La mention bêta a été enlevée en septembre 2014.

 

 

Pourquoi avoir choisi de lancer votre projet sur Internet ?

S. B. C. : Chez Ijsberg, nous sommes tous des enfants du web : nous avons grandi et nous nous informons avec. Nous croyions beaucoup à la possibilité de faire du journalisme intéressant et de qualité sur l’Internet. Plus pragmatiquement, le web nous coûtait moins cher pour lancer le projet, surtout que nous avions déjà quelques compétences en la matière. Nous pensons toutefois à lancer prochainement une version papier.

C.-H. G. : Le Quatre Heures a également été pensé, dès le départ, pour le Net. Le média de nos rêves était multimédia. Nous voulions concilier grand reportage et plaisir de lire : nous désirions proposer un autre temps, une autre périodicité, rompre avec la manière dont l’actualité était traitée ailleurs.

 

Ce n’était alors qu’un projet étudiant. Quand avez-vous décidé de donner une autre dimension ce projet ?

S. B. C. : Quand on nous demandait il y a quelques années où nous voulions bosser plus tard, il n’y avait pas vraiment un média qui ressortait. Nous avons voulu contrer ce désenchantement en matérialisant ce qui nous faisait envie. Nous avons alors décidé d’en faire un média professionnel. Nous sommes jeunes, et au pire, nous nous plantons. Créer une entreprise n’est pas de tout repos, mais c’est une vraie joie de voir éclore ce projet.

C.-H. G. : Je rejoins Sébastien sur ce constat de manque d’épanouissement initial : nous avions tous eu des expériences dans des grosses rédactions, et avons rapidement vu leurs limites et leur pesanteur. Nous nous sommes dit que cela valait le coup de continuer cette aventure éditoriale, d’en faire un vrai laboratoire d’idées.

 

Déposer les statuts, créer un cadre professionnel… Passer de l’idée au concret a-t-il été facile ?

C.-H. G. : Créer une entreprise n’est pas difficile en soi. La gérer, en revanche, est beaucoup plus ardu et chronophage. Cela coûte de l’argent, avec des postes fixes de dépenses comme la comptabilité, le juridique et le technique. Je suis même à peu près sûr que nos frais administratifs dépassent aujourd’hui nos dépenses éditoriales…

S. B. C. : Nous avons eu la chance d’avoir pour Ijsberg des personnes qui nous ont conseillés et nous ont permis d’éviter de gaspiller de l’énergie et de l’argent inutilement. Je suis d’accord avec Charles-Henry : le lancement n’est pas si compliqué. L’administratif, par contre, n’est pas de tout repos !

 

 

Réussissez-vous à vous rémunérer grâce au Quatre Heures et à Ijsberg ? 

S. B. C. : Nous fonctionnons sur fonds propres depuis un an et demi. À partir de cette année, en revanche, nous allons commencer à nous rémunérer au minimum légal, prendre de quoi manger en somme et laisser le reste pour le développement du site ! 

C.-H. G. : Les six membres du Quatre Heures travaillent bénévolement pour l’instant, les ressources financières ne permettant pas encore de nous rémunérer. Toutes les contributions extérieures sont en revanche payées. L’objectif est d’avoir un nombre suffisant d’abonnés [2 000, contre un peu moins de 800 actuellement, NDLR] pour pouvoir créer un poste. À titre personnel, je vais passer mon emploi fixe à mi-temps, pour maintenir Le Quatre Heures à flot. Nous sommes conscient que nous contenter d’un rythme de croisière ne peut, à terme, que se transformer en « risque de croisière ».

 

Quels sont vos projets pour le futur ?

C.-H. G. : Nous voulons absolument augmenter le nombre de nos abonnés, et agrandir l’équipe. Je lance d’ailleurs un appel aux jeunes qui aimeraient créer leur média : ne le faites pas forcément, venez plutôt nous rejoindre. L’adrénaline de la création, nous l’avons encore au Quatre Heures ! Et il reste encore tout à faire.

S. B. C. : Concernant Ijsberg, nous bouclons une levée de fond, qui devrait nous permettre d’être plus « grand public ». Ijsberg veut continuer à la fois d’expérimenter, mais aussi de fortifier les fondations de la société. Nous comptons développer notre studio de création digitale, Nuük, mais aussi lancer un certain nombre de projets. Je peux citer Chronos, un assistant personnel de lecture, dont nous avions présenté l’idée comme un poisson d’avril. Forts des retours positifs, on a pu pousser plus loin le développement. Nous désirons également élargir l’équipe. L’idée est vraiment d’en faire un média viable !

 

> Lire aussi : Ce que le numérique apporte au journalisme – Rencontre avec Alexandre Léchenet et Fabrice Arfi

 

* Propos recueillis par Guillaume Blot

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