« Médias sociaux et représentation démocratique » : la transformation de l’espace public share
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« Médias sociaux et représentation démocratique » : la transformation de l'espace public

13 janvier 2011

(représentation générée par Wordle)

Penser les réels apports des « amateurs de la démocratie » au métier de représentant démocratique, et laisser de côté les imaginaires, les paraboles et les mots vides de sens : c’était l’objectif de l’atelier-conférence organisé par le Social Media Club (SMC) le mercredi 12 janvier 2011 à La Cantine.

Pour tenter de répondre à cette problématique, le SMC avait invité :

  • Dominique Cardon, chercheur et auteur de « La démocratie internet » (collection La République des Idées, Le Seuil)
  • Patrice Flichy, professeur de sociologie et auteur de « Le sacre de l’amateur » (collection La République des Idées, Le Seuil — que nous avions eu le plaisir de recevoir dans le cadre de la rencontre RSLN avec Andrew Keen),
  • Geoffroy Boulard, adjoint au maire du 17ème arrondissement
  • Philippe Mouricou, conseilleur d’arrondissement, élu du XVème. 

Le tout était animé par Alban Martin, professeur au CELSA et récent auteur de « Egocratie et Démocratie : la nécessité de nouvelles technologies politiques » (EDIT : collection Présence, FYP éditions).

Retour sur les thèmes marquants abordés.

  • L’engagement sur Internet

Patrice Flichy est le premier à caractériser les formes de l’engagement sur Internet. Internet serait un « merveilleux lieu pour collecter de l’information, comme le montre les récents évènements en Tunisie ou les manifestations sur les retraites. Il permet une collecte à chaud et une circulation de l’information dans différents réseaux. »

Internet remplirait ainsi une « fonction de dénonciation très rapide » en permettant entre autre de faire remonter des sujets passés sous silence ou de « détourner une signification de ce qui s’exprime dans les médias » (par exemple avec le remix de journaux télévisés où les utilisateurs donnent un nouveau sens aux images).

Mais Internet ne permettrait alors qu’un rapport de force, plutôt qu’un projet commun ? Non, explique Flichy, « ces éléments sont ceux d’un dialogue, qui peut être tendu mais il reste un dialogue ».

  • Un blog d’élu, pour quoi faire ?

Pour Geoffroy Boulard, la démonstration est plus concrête : la création d’un blog d’un élu politique a pour premier objectif de répondre aux attentes des citoyens. C’est cette motivation qui l’a poussé à ouvrir le sien et à en « faire un lien entre [lui et ses administrés] ».

Ce blog lui a permis de toucher des citoyens qu’il n’aurait pas pu atteindre précédemment. Sa pratique est révélatrice : Internet sert de relai, ce n’est pas une fin en soi selon lui mais seulement une première étape avant une rencontre physique.

Il prône la pédagogie dans l’usage des médias sociaux : l’objectif est d’engager un débat. La controverse permet de créer l’attention nécessaire :

« On voit rapidement les limites si on se concentre sur sa personnalité. Il faut dépasser ce stade pour avoir de la participation et permettre de faire remonter des sujets de fond, sans passer par une hiérarchie déjà existante ».

Pour Philippe Mouricou, qui tient lui aussi un blog, Internet permet une participation des citoyens, une consultation ouverte qui permet d’alimenter la discussion. Mais elle n’est pas automatique :

« Il faut aller chercher les gens, il faut une véritable démarche volontariste pour faire remonter les questions, les interrogations et les problèmes. »

  • Internet transforme l’espace public

Dominique Cardon nuance un peu la portée de cette "révolution" : 

« Pour le dire clairement, Internet n’a rien apporté de très original : les enquêtes d’opinion ne sont pas représentatives, l’interaction entre les élus et les citoyens existaient déjà avant. Les formes s’enrichissent et se renouvellent mais il n’y a pas de réelles nouveautés. »

Ce qu’Internet transforme, c’est l’espace public : dans l’espace public traditionnel, l’information est contrôlée par des « gate keepers » (des journalistes, des éditeurs) qui ne vont nullement disparaître. Internet propose un modèle, certes imparfait, mais là où potentiellement – même s’il existe toujours de fortes inégalités – n’importe qui peut s’exprimer sans que personne ne vienne contrôler a priori ce qu’ils disent.

Il y a ainsi une liberté de parole plus grande même si a posteriori, Internet propose lui-aussi des formes collectives de réorganisation des prises du parole : votre nombre de visiteurs sur votre blog, de followers sur Twitter, de reprises sur les sites spécialisés …

  • Quels sont alors les exemples d’expériences politiques riches en ligne ?

Elles sont limitées pour Dominique Cardon : les consultations sont très pauvres, la vraie richesse des expériences politiques en ligne sont les créations comme Wikipedia, les forums altermondialistes ou les mobilisations en ligne qui ont des organisations originales : c’est la coopération en réseau qui propose des formats politiques avec de l’influence.

Mais le militantisme radical n’est pas le seul à savoir en s’en servir de manière un peu futée : certaines organisations internationales de gouvernement en réseau, comme le FMI, reposent sur une même logique, explique-t-il.

La coopération en réseau repose, selon lui, sur l’absence de périmètre de l’espace du militant : il n’est ni dedans, ni dehors, l’espace est flou, il regroupe des personnes très engagées et d’autres beaucoup moins. Et surtout il n’y pas de réelle représentation effective, c’est un espace intermédiaire, d’auto-organisation. Et c’est là un message clé pour la démocratie et la liberté de parole.

Mais pour autant, Internet impose également des limites en démocratie : la remontée d’informations depuis le citoyen, sans filtres, est un droit démocratique, explique Cardon :

« En créant une interpellation continue des élus, on ne cesse de dire que le mandat n’est pas légitime : on risque alors une paralysie des prises de décisions et du pouvoir en produisant un mandat impératif qui vient remplacer la légitimité électorale. »

  • L’anonymat au cœur de la pratique sur Internet

Internet s’est toujours appuyé sur l’anonymat : s’exprimer publiquement n’est pas facile, il existe de fortes inégalités à l’accès à l’espace public, rappelle Cardon :

« Ceux qui savent parler en public assument leurs dires, d’autres sont plus maladroits, fragiles, incertains : l’anonymat sur Internet est alors une protection, il permet de libérer les subjectivités. On peut dire n’importe quoi, on peut changer d’avis sans être soumis à l’ensemble des règles du débat public de la presse, de la télévision ou des assemblées. On peut blaguer, provoquer. Tout cela grâce à l’anonymat permis par l’avatar. »

Pour aller plus loin sur RSLN :

> Sur la question de l’anonymat en ligne : 

Le net en "clair obscur" : entretien avec Dominique Cardon

> Sur les pratiques amateurs :

Qui sont donc les amateurs : l’analyse de Patrice Flichy

> Sur la "e-démocratie" :

Howard Dean en interview sur RSLN : « Internet est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis l’imprimerie »

Dossier RSLN : le temps de l’hypercitoyen

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