Michael Thomas : « L’usage de la technologie n’est pas défini par l’âge » share
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Michael Thomas : « L'usage de la technologie n'est pas défini par l'âge »

3 octobre 2011

 Né avec Internet, féru de nouvelles technologies et précurseur de nouvelles tendances… Le mythe du digital native conçu par Marc Prensky en 2001 a vécu.

Déjà malmené par une étude britannique cet été, ce concept porté aux nues au début des années 2000 est définitivement enterré dans le livre Deconstructing digital natives (Ed.Routledge), qui réunit différents chercheurs sous la direction par Michael Thomas (chercheur spécialisé en numérique et en éducation). Interview.
 
RSLN : Qui appelle-t-on les digital natives et pourquoi ?
 
Michael Thomas : L’idée défendue par Marc Prensky est qu’il existe une génération homogène d’enfants capables d’utiliser naturellement les nouvelles technologies, contrairement à leurs parents ont dû faire l’apprentissage de ces technologies et parlent ce langage avec un accent différent et sont bien moins qualifiés. C’est donc l’idée qu’il existe une division entre les natifs du numérique et les immigrants du numérique (ceux nés avant cette technologie et qui l’ont adopté sur le tard).
 
RSLN : Quand cette génération est-elle née ?
 
Michael Thomas  : Don Tapscott (auteur spécialiste de l’impact des nouvelles technologies sur l’économie) parle de 1977 tandis que Dana et James Oblinger (respectivement présidente de l’association Educause et ancien directeur de l’université de Caroline du Nord) évoquent plutôt l’année 1982 comme point de bascule. On le voit, l’idée d’une génération distincte, née à un instant T, est profondément ancrée.
 
RSLN : Dans votre livre, vous soulignez que « numérique » est devenu un terme surtout marketing…
 
Michael Thomas  : Oui, il y a du numérique pour tout. De la « littérature numérique » qui abonde sur la thèse défendue par Prensky, de la « révolution de l’éducation numérique » qui affirme que les plus jeunes, les « enfants du numérique », apprennent finalement mieux tout seuls qu’avec leurs professeurs. Sans compter la pléthore de supports numériques (ordinateurs, smartphones, appareils photos numériques ou encore toute la gamme des applications collaborative du web 2.0).
 
Bref, « numérique » est devenu un terme synonyme d’excitation technologique, même si ces équipements n’apportent pas toujours la preuve de leur nouveauté. Il s’agit d’un mot à la mode pour remplacer d’anciens termes comme matériel électronique, technology-enhanced (amélioré par la technologie) ou encore TIC (technologies de l’information et de la communication). Beaucoup de ces termes sont interchangeables. Mais « numérique » semble être au cœur de nombreuses campagnes marketing ces derniers temps.
 
 (Visuel: Digital Native par Gideon Burton, Flickr, licence CC)
 
RSLN : Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à ce sujet alors?
 
Michael Thomas  : Le but de mon livre a été de vérifier les affirmations sur les digital natives. Prensky parle d’un virage, d’« une rupture importante sans point de retour ». Cette génération de jeunes enfants apprendrait différemment de leurs parents et auraient, en conséquence, besoin d’un enseignement spécifique. Ce discours s’inscrit dans une critique globale du modèle de l’éducation occidentale. J’ai donc fait appel à différents chercheurs internationaux qui s’étaient déjà penchés sur le mythe du digital native.
 
RSLN : Pourquoi votre livre propose-t-il de « déconstruire » les digital natives ?
 
Michael Thomas  : La déconstruction est évidemment une référence au philosophe français Jacques Derrida. J’interprète la déconstruction comme un processus rigoureux interrogeant les hypothèses prises pour argent comptant. Les discours sur la technologie renvoient souvent à l’idée d’une « amélioration » et d’une « transformation », de la faculté à résoudre toutes sortes de problèmes. Ce déterminisme technologique mérite d’être interrogé car dès qu’une voix critique s’élève, elle est marginalisée ou taxée de technophobe.
 
RSLN : Qu’avez-vous découvert ? Peut-on finalement affirmer que les digital natives ont les mêmes pratiques que leurs aînés ?
 
Michael Thomas  : Ce que l’on peut dire, c’est qu’il n’existe pas une « génération » homogène de digital natives. C’est un concept qui doit être abandonné. Des personnes qui n’appartiennent pas à cette prétendue génération ont une utilisation des nouvelles technologies aussi sophistiquée voire plus. L’usage de la technologie n’est pas défini par l’âge.
 
Dans notre livre, les chercheurs Palfray et Gasser suggèrent qu’il existe une population de jeunes utilisant les médias numériques dont nous devrions effectivement chercher à comprendre les usages mais de manière plus poussée que la simple voie empirique. Nous devons particulièrement être vigilants envers la techno-évangélisation actuelle et le déterminisme technologique que j’évoquais plus haut, et qui affirme que tout usage de la technologie est bon.
 
N’oublions pas que les nouvelles technologies soulèvent également des questions en termes de vie privée, de sécurité, de plagiat, de jeux en ligne, de pornographie etc. Nous devons comprendre tous les enjeux de ce débat et ne rien prendre pour argent comptant. Car la technologie n’est pas la panacée pour tous les problèmes.
 
RSLN : Finalement, cette population a-t-elle tout de même des spécificités ?
 
Des études montrent que les jeunes ne sont pas aussi indépendants ou impliqués dans les nouvelles technologies que ce qu’on a l’habitude de dire. De même, si le numérique offre des opportunités, tant en termes d’accès qu’en termes de créativité, les recherches soulignent que les jeunes ont tout de même besoin d’y être guidés. Justement pour comprendre ces opportunités et les responsabilités qu’ils portent. 
 
(Visuel: Cyber Space par Sugar Pondflickr, licence CC)

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