« Mort du Web » : Mais que raconte vraiment Chris Anderson ? share
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« Mort du Web » : Mais que raconte vraiment Chris Anderson ?

20 août 2010

(visuel : Chris Anderson, Licence CC, Pop!Tech)

Annoncer la « mort du Web » sur le Web. C’est le pari qu’a fait Chris Anderson, le rédacteur en chef de Wired et théoricien de la Longue Traine en publiant mardi, sur le site du plus « geek » des magazines du groupe Conde Nast, un article intitulé : The Web is Dead. Long Live the Internet.

Une chose est sûre : ce (très) long article est un carton. Wired ne propose pas de statistiques publiques à son sujet, mais il a déjà été repris plus de 7000 fois sur Twitter depuis sa publication, et – au moins – 2900 fois sur Facebook – on a encore des progrès à faire, avec RSLN.

Problème : on est un peu frustrés. Après avoir lu la prose d’Anderson en intégralité, nous avons l’impression que la plupart des commentaires sont restés cantonnés à un aspect relativement anecdotique de la prose d’Anderson – le plus « technique », disons – passant à côté du réel enjeu soulevé par le journaliste, coutumier des provocations.

Nous vous proposons donc une tentative de décryptage de la prose d’Anderson – que Wired a judicieusement accompagné de la diffusion des discussions qui ont suivi entre Chris Anderson et Tim O’Reilly, considéré comme le père du Web 2.0 et grand ordonnateur des très reconnues O’Reilly Conferences.

1. D’abord, quelques remarques de forme

Publier une oraison funèbre, divisée en deux articles en apparence contradictoires et d’une longueur totale de 25.000 signes n’est pas si courant. Problème : les réflexions couchées par Anderson et Wolff, le chroniqueur de Wired co-signataire de cette somme, sont vraiment desservies par la manière dont elles ont été éditées, au moins en version online. Soyons clairs : la mise en page, en deux colonnes sur fond blanc et rouge, rend la lecture mal aisée. Pire, cette présentation fade et définitivement mal agencée rend les raisonnements respectifs des auteurs horriblement durs à suivre.

Quid, encore, de « la chronologie des médias » ? Etonnant paradoxe que de publier en avant-première l’article sur le site Web de Wired et non pas dans sa version papier ou sur tablette ! Le Web serait donc mort mais le site de Wired toujours en vie…

Anderson joue en fait parfaitement avec les dynamiques du Web, il sait comment capter l’attention et il sait surtout que le Web reste extrêmement réactif pour un mort

2. La thèse d’Anderson

Au départ, rien de bien nouveau : son argumentation repose sur la distinction entre Internet – le réseau informatique mondial rendant accessible au public des services comme le courrier électronique, la messagerie instantanée et le Web – et Web – système hypertexte fonctionnant sur Internet qui permet de consulter, avec un navigateur, des pages accessibles sur des sites. En clair, le Web est une partie, et seulement une partie, de l’Internet.

Anderson montre que nous passons de plus en plus de temps sur notre smartphone, à naviguer entre des applications, à discuter sur Skype ou par le biais de messageries instantanées, à écouter de la musique en streaming ou à jouer en ligne. Bref, que nous utilisons de moins en moins le Web et nos bons vieux navigateurs et de plus en plus Internet, sur tous les terminaux possibles et imaginables.

Il y voit un mouvement depuis « un Web grand ouvert » vers des « plateformes mi-closes » : ces dernières utilisent Internet pour le transport des données mais pas le Web pour leur affichage. Autrement dit : nous serions déjà dans l’ère post-web.

(visuel : Game Over, Licence CC, Thomas Hawk)

3. Les explications 

Le prospectiviste explique cette tendance par un accord implicite entre consommateurs et producteurs : le Web ne serait pas le sommet du monde digital, trop approximatif, trop grand, trop désordonné pour des utilisateurs qui recherchent la simplicité et qui sont prêts à la payer. Les applications et les mobiles fonctionneraient mieux que cette masse complexe : la promesse du Web complètement ouvert, gratuit et sans contrôle n’a pas tenu.

Mais à qui la faute ? A nous autres, internautes, répond Anderson :

« Nous adorons notre liberté, la possibilité de faire des choix. Mais nous adorons aussi quand les choses fonctionnent simplement, sûrement et sans heurts. Et si nous devons payer pour ce que l’on aime, et bien, cela semble de plus en plus normal. Avez-vous jeté un oeil à votre facture de téléphone portable ou de câble, récemment ? »

Le Web aurait atteint sa majorité et l’exploration d’un nouveau monde se serait transformée en business, dans une logique industrielle inévitable. Et nous serions complices de cette évolution : 

« Nous voulons simplement utiliser des services qui nous rendent la vie meilleure. Notre appétit pour la découverte diminue à mesure que notre familiarité avec le status quo grandit. Blâmer la nature humaine. On a beau apprécier l’ouverture intellectuelle, à la fin de la journée, on a juste envie de la voie la plus simple. Nous paierons par commodité, pour la fiabilité. »

La prophétie d’Anderson, au final, c’est la suivante : la fin du Web ouvert. Il reconnaît évidemment que le Web, lui, n’est pas mort et n’est pas prêt de l’être.

D’ailleurs, s’éloignant un peu du titre de son article, il concède même, à la fin de son argumentation, que "nous" n’en sommes peut-être pas tout à fait les seuls responsables :

« Le chaos délirant du Web ouvert était une phase adolescente subventionnée par des géants industriels hésitant dans un nouveau monde. Maintenant ils font ce que les industriels font le mieux – trouver des points d’étranglement. Et d’après ce qu’on en voit, nous adorons ça ».

C’est précisément le point central de l’argumentation de Wolff – et c’est ce qui rend les deux articles plus complémentaires que réellement opposés. Dixit Wolff, les industriels auraient fait main basse sur le Web et, n’arrivant pas à lui trouver un modèle économique viable, se prépareraient à l’enterrer :

« Le chaos n’est pas un modèle économique. Une nouvelle race de magnats des médias apporte de l’ordre – et des profits – au monde numérique ».

4. Ce qu’on en pense

Le constat est désabusé, sans doute un peu grossi (on y reviendra) et excessif. Mais, eh, il s’agit avant tout de rhétorique, et seuls les naïfs s’arrêteront à ce stade. Anderson manie l’excès uniquement pour tirer une sonnette d’alarme. Quelle place resterait-il à la créativité, à l’invention de nouveaux usages, dans un modèle fermé ?

Ne nous y trompons pas : le cœur des deux articles est bien là, une réflexion sur les modèles économiques du Web, et Wolff l’explicite :

« Si nous sommes en train de nous éloigner du Web ouvert, c’est au moins en partie à cause de la domination grandissante des hommes d’affaires plus enclins à penser dans une logique « tout ou rien » des médias traditionnels plutôt que dans une utopie collectiviste du Web. »

Comprenez par là : l’échec du Web, et sa mort certaine, viendrait de son incapacité à rapporter plus. D’où un virage vers le contenu plus que vers la technologie :

« Nous sommes en train de revenir à un monde qui existait déjà – dans lequel nous courrons après les effets transformatifs de la musique et du film plutôt que notre court (relativement parlant) flirt avec les effets transformatifs du Web. Après un détour, nous sommes peut-être en train de rentrer à la maison. »

Dresser avec lucidité ce constat justifie presque à lui seul l’intérêt de l’article. Mais Wired ne s’arrête pas là.

5. Couronne sur le cercueil : la conversation O’Reilly / Anderson

La fermeture partielle du Web, que soit par le biais des applications sur mobile, des clients sur ordinateur ou même sur le modèle congloméral de Facebook, ne devrait pas pour autant signifier la fin du Web. Comme le fait remarquer O’Reilly, aucune des applications ou des clients ne fonctionneraient sans le Web. Ce n’est qu’un masque entre ce qu’il appelle un « back » et un « front » Web : cliquez sur un lien dans votre client Twitter préféré et vous serez de nouveau sur le Web. Supprimez le site Twitter et vos clients n’auront plus aucune utilité.

Le Web n’est pas mort, c’est l’accès et la distribution qui sont en mutation. Le navigateur qui était central s’efface de plus en plus, sans pour autant disparaître, au profit « d’applications, de réseaux fermés et de connexions propriétaires entre d’immenses serveurs de données et des clients spécialisés. » explique Anderson.

O’Reilly, pourtant considéré comme le père du Web 2.0, confirme cette transformation et, étrangement, apparaît comme moins pessimiste qu’Anderson :

« Le défi majeur n’est pas de garder le Web complètement ouvert mais de le garder suffisamment ouvert pour qu’il continue à générer de nouvelles opportunités. »

Anderson n’est pas utopiste. A ses yeux, un modèle mi-fermé mi-ouvert n’est pas forcément néfaste, et O’Reilly le rejoint sur ce point. Mais la tendance est inquiétante, écrit-il :

« La fin du Web universel grand ouvert est quelque chose de dangereux, une perte des standards ouverts et des services qui sont génératifs – qui permettent aux gens de leur trouver de nouveaux usages ».

Et l’incapacité du Web à trouver un modèle économique viable pousse vers le pragmatisme, complète Anderson :

« A la fin, quoique ce soit qui fonctionne dans tous les domaines gagnera. Comme le Web passe de l’adolescence à sa phase adulte, l’idéalisme est naturellement sacrifié pour le pragmatisme. »

O’Reilly rappelle néanmoins à juste titre :

« Il est beaucoup trop tôt pour parler de la mort du Web ouvert […]. Nous sommes seulement en train d’assister à l’étape suivante d’une danse complexe. »

Et Anderson le sait pertinemment :

« Le Web en tant que phénomène culturel est toujours aussi puissant, mais le Web comme phénomène commercial (au moins en ce qui concerne le contenu) a peut être atteint ses limites. »

Oh qu’il est loin, le titre provocateur…

6. Post-scriptum

Avant de vous laissez vous forger votre propre opinion sur la question, une dernière précision. Depuis la publication de l’article, les réactions sont très nombreuses : en cause, le graphique d’introduction proposé par Wired, à partir de données d’un rapport de Cisco, qui montre un fort ralentissement de la part prise par le Web dans le trafic sur Internet :

Le site BoingBoing a épluché graphiques et données et montre qu’en fait la part dédiée au Web reste dominante. La représentation proposée par Chris Anderson jouerait uniquement sur le fait que la part de trafic dédiée au Web augmente moins rapidement que les autres secteurs.

Ce n’est pas par hasard si l’on ne vous en a pas encore parlé. Ni Anderson ni Wired n’en sont à leur premier coup d’essai dans le domaine des déclarations fracassantes et évidemment basées sur quelques exagérations de tendances. La prospective est à ce prix, et fustiger l’article sur la seule base de cette représentation, certes douteuse mais au fond anecdotique, nous semble un peu trop facile et surtout bien trop prématurée. 

Un peu comme l’avis de décès du Web, en fait.

"The Web is Dead, Long Vive the Web?"

 

> A lire ailleurs :

Web isn’t dead, It’s the economy, Stupid!

– The web dies, the hype lives: What Wired left out of its eulogy

Un Pearltrees regroupant les articles sur la question

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