Mort numérique : « On rêve de tout maîtriser, mais notre propre mort ne nous appartient pas » share
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Mort numérique : « On rêve de tout maîtriser, mais notre propre mort ne nous appartient pas »

14 octobre 2015
Les traces que nous laissons chaque jour sur Internet ne disparaissent pas à notre mort. Qu'advient-il de ces données ? Qui décide de leur sort ? Faut-il un droit à l'oubli pour les personnes décédées ? Et un droit à la mémoire pour les vivants ? Alors que le projet de loi numérique d'Axelle Lemaire aborde ces enjeux dans son article 20, et pour mieux comprendre ce que le numérique change de notre rapport à la mort, nous sommes allés à la rencontre du socio-anthropologue Martin Julier-Costes.

Ce que propose l’article 20 du projet de loi République numérique :

  • Objectif : « Permettre de décider par avance du sort de ses données en cas de décès. »
  • Moyens : « Le projet de loi permettra à toute personne, de son vivant, d’organiser les conditions de conservation et de communication de ses données à caractère personnel après son décès. La personne pourra transmettre des directives sur le sort de ses données à caractère personnel à la CNIL ou à un responsable de traitement et pourra désigner une personne chargée de leur exécution. Par ailleurs, les fournisseurs de services sur Internet devront informer l’utilisateur du sort de ces données à son décès et lui permettre de choisir de les transmettre ou non à un tiers qu’il désigne. »

Quelles sont les spécificités de la mort numérique ? Existe-t-il actuellement un débat sur le sujet ?

Martin Julier-Costes : Pour l’instant, Internet est un espace qui peine à être encadré juridiquement, donc on assiste à divers bricolages et manières de considérer cet espace de libertés, de contraintes ou de passage… C’est encore très compliqué, pour les législateurs comme pour les sociologues, de comprendre la diversité d’Internet, notamment sur la question du deuil.

En tant que socio-anthropologue, je dirais qu’à peu près partout dans le monde et de tout temps, les vivants ont gardé des traces du mort, et que souvent, les nouvelles techniques sont utilisées pour communiquer avec les morts et en garder des traces. C’est un invariant et par exemple, l’un des premiers usages de la photographie. Cette question des traces est un enjeu clair pour les vivants, sur Internet comme ailleurs.

L’irruption d’Internet a cependant permis une expression plus visible du deuil : avec les réseaux sociaux, il y a une possibilité technique d’individualiser la perte, de la personnaliser, la mettre en forme et en scène, la rendre visible dans un espace collectivement partagé… L’espace numérique foisonne de ces traces : on pense aux profils Facebook bien sûr, mais beaucoup de morts physiques de grands gamers sont célébrées dans les jeux vidéo par exemple.

On peut également parler des smartphones, qui sont clairement un support technique qui nous permet de nous promener avec des traces du mort : son numéro de téléphone, ses photos, ses messages… Vous avez beaucoup de vivants qui appellent encore le numéro du mort, ne serait-ce que pour entendre sa voix sur sa messagerie.

Dans un monde idéal, est-il alors souhaitable (et faisable) d’effacer toutes les traces du mort sur Internet ?

Les traces du défunt sont multiples : il y a toutes les lettres, les objets, les données de navigation… Bien que l’on rêve tous de maîtriser absolument tout, et particulièrement dans notre société actuelle où l’on soutient que cela est possible, notre propre mort ne nous appartient pas.

Il y a tout le temps un partage du mort entre ce qu’il veut en tant que vivant, et ce qui sera énoncé de lui quand il sera mort. Ses proches vont se bousculer pour dire qui il était, comment il était apprécié, les pompes funèbres vont vouloir avoir un peu de pouvoir, le législateur va s’en mêler, etc.

Concernant la possibilité légale d’effacer les traces, je dirais qu’il y a la législation telle qu’elle va être proposée mais aussi la façon dont les vivants vont la détourner… On ne maîtrisera jamais sa propre mort en fait.

Pourquoi la mort en ligne devient-elle selon vous un enjeu de pouvoir et de droit, encadré par l’Etat et non plus laissé au soin des individus ou des entreprises ? 

Sur ces enjeux de pouvoir, Edgar Morin dit : « Qui tient la mort, tient l’empire ». En d’autres termes, si l’on arrive à agir sur ce que les vivants définissent comme la mort, l’au-delà, on a pas mal de chances de contrôler ce que pensent les vivants. D’ailleurs, beaucoup d’articles pointent qu’avant de définir les droits d’une mort numérique, il faudrait d’abord s’entendre sur ce que l’on entend par une vie numérique

Et l’on n’a vraiment pas fini de débattre sur cette définition-là ! Je pense que c’est une vraie question, ce droit à l’oubli des morts et à la mémoire des vivants, mais pour moi on n’en est pas encore là.

Pour en savoir plus :

> Les travaux du Programme de Recherche Éternités Numériques (ENEID)  

> L’article de Martin Julier-Costes Adolescence, Mort et Numérique dans le dossier « Deuil et Numérique » de la Revue Pédagogique HEP Vaud, juin 2015

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