Municipales : « la majorité des élus n’a pas une culture numérique très forte » share
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Municipales : "la majorité des élus n'a pas une culture numérique très forte"

28 mars 2014

Les Français ont de vraies attentes vis-à-vis du numérique mais elles ne sont que partiellement prises en comptes dans les programmes. Souhaitant sensibiliser élus et citoyens à ces enjeux d’innovation démocratique, Armel le Coz est parti en octobre 2013 sur les routes de France… pour se livrer à une activité des plus étonnantes : 

« Marcher, faire du stop, de ville en ville et frapper à la porte des candidats et des ‘maires innovants’. Je propose à chacun de m’inviter chez lui au minimum 1 soirée et 1 nuit. Nous prenons alors le temps de discuter de démocratie et de gouvernance, de local et de mondial, de participation citoyenne en ligne et hors ligne ».

De retour de ce Tour de France à l’heure où 36 000 nouveaux élus (ou fraîchement réélus) investissent nos mairies, nous l’avons rencontré pour un petit bilan. Selon lui, les citoyens attendent une plus grande place dans le politique, quand leurs élus ont surtout retenu des nouveaux outils leur efficacité économique… voire n’en ont pas vraiment entendu parler. Entretien.
 

Vous avez sillonné la France à la rencontre de nos candidats et élus. Quelle place font-ils au numérique ?

Je dirais qu’internet n’a malheureusement pas pris toute la place qu’il aurait pu prendre : il y a encore des élus, des candidats, et bien sûr des citoyens, qui prennent peu en compte les changements profonds qu’impliquent le numérique, à commencer par son fonctionnement en réseau et non pas en pyramide… il y a des exceptions mais la grosse majorité des élus n’a pas une culture du numérique très forte. Beaucoup ont en tout cas pris conscience des « risques » de la transparence, notamment être filmé, enregistrés, diffusés à leur insu. Du coup ils sont beaucoup plus vigilants.
 

Comment utilisent-ils Internet pendant leurs campagnes ?

Ils l’utilisent souvent et se servent des réseaux sociaux d’abord pour s’organiser, tracter, faire du porte à porte… et puis après comme d’un média classique, descendant, dans lequel ils publient des photos de leurs actions, des militants ou leurs communiqués de presse… Si ces réseaux peuvent être un outil de gouvernance partagée et de transparence, très peu de candidats sont au courant de cet aspect ou l’ont expérimenté.
 

En avez-vous rencontré qui innovent dans le domaine de la démocratie ouverte ?

A Mulhouse, le maire Jean Rottner [reconduit pour un nouveau mandat, NDLR] souhaite créer tout un quartier numérique, redéfinir la manière dont se prennent les décisions, notamment en utilisant des outils sur internet. C’est un des exemples mais après, les questions de démocratie et de gouvernance sont souvent séparées des questions du numérique. Ces dernières sont beaucoup plus abordées dans une perspective d’attractivité du territoire, d’innovations pour les entreprises qu’en termes d’innovations de services pour les citoyens.

Ces innovations peuvent-elles renouveler l’intérêt des citoyens pour la politique ?

Je pense qu’un dispositif intelligent est composé de plusieurs briques et certaines sont numériques et d’autres pas. Pour que les citoyens s’engagent plus, il faut leur proposer des plateformes web mais aussi des espaces physiques de discussions, des événements, des projets de quartier etc. Le numérique n’est pas une réponse en soi mais il peut aider à construire quelque chose de cohérent.
 

Comment le numérique peut-il aider à la construction collective ?

Tout ce qui est de l’ordre de l’économie collaborative, participative est extrêmement intéressant : crowdfunding, crowdsourcing, couchsurfing… Internet est un outil formidable pour se former, se rencontrer, créer des réseaux, des groupes ou organiser une action. Tout cela fait complètement partie de cette nouvelle culture de citoyens de plus en plus autonomes et exigeants.

Par contre, j’ai rencontré peu d’élus qui s’en étaient rendu compte et l’incluaient dans leurs programmes et leurs manières de faire. Les élus en ont plus peur d’une certaine manière, ils s’en méfient et s’en inquiètent au lieu de s’en inspirer. Cela crée un décalage et des mécontentements… C’est en cela, je pense, qu’il manque à certains élus une culture numérique qui leur permettrait de moins avoir peur et d’en faire une opportunité.
 

Comment mieux sensibiliser nos élus au numérique alors ?

J’ai ressenti que beaucoup d’élus comprennent que l’on a besoin d’autres formes de gouvernance, qu’il y a un besoin de transparence. Mais en même temps, ils sont finalement assez démunis par rapport aux outils, aux méthodes pour répondre à ces besoins. Donc l’une des solutions serait sûrement de leur donner les clés pour les utiliser – c’est d’ailleurs ce que je vais faire à travers un livre de propositions, issues des expériences, des avis recueillis lors de ce tour de France.

La question de la maîtrise ne fait pas tout non plus : il y a également un souci de posture. Des élus vont adopter celle de l’ouverture et d’autres vont plus rester dans une sorte de tour d’ivoire en se disant qu’une fois élus, le dernier mot leur revient.

Outre la posture, il y a enfin la question du portage politique. Un élu qui va vouloir mettre en place un outil consultatif magnifique verra son projet sous utilisé s’il n’y a pas de réel lien avec le pouvoir, le contre-pouvoir et les citoyens. Les utilisateurs ne sont pas idiots et ils ne participent pas à des plateformes qui ne servent qu’à de la communication politique.
 

Au final, pensez-vous vraiment qu’internet permette un lien plus étroit entre élu et citoyen ?

Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent d’avoir un contact plus direct : je m’en suis rendu compte à travers mon tour de France. Il était parfois beaucoup plus facile de rentrer en contact avec un élu via Twitter qu’en essayant de passer par les chemins traditionnels du cabinet, des militants…. Après il faut rester conscient que sur Twitter notamment, on reste dans un microcosme de geeks, de politiques, et de médias … Très peu de Français s’y intéressent finalement.
 

Que retenez-vous de vos rencontres avec ces Français ?

En faisant de l’auto-stop, j’ai beaucoup discuté avec les citoyens. J’ai ressenti un « ras le bol » très fort et une forme d’attentisme désabusé : on attend beaucoup du politique mais on a moins d’acteurs que de « consommateurs de politique ».

Pourtant, les endroits où les gens se sentent le mieux sont des lieux de citoyennetés actives, de créateurs d’associations, de startups … j’ai trouvés passionnants les petits villages de Bretagne, de la Creuse, où les citoyens réussissent à fonctionner avec une forme de consensus, en se donnant des objectifs communs et en travaillant ensemble dans des ateliers participatifs. Ce sont des lieux où l’on voit des tirages aux sorts de jurys citoyens qui prennent des décisions pour l’intérêt général. J’ai l’impression que les Français demandent plus de place dans le politique que d’efficacité grâce au numérique – qui ne reste qu’un moyen. Pour moi, le politique devrait en prendre conscience plutôt que d’en avoir peur ou de l’ignorer.

Si vous deviez dresser un bilan de votre expérience…

On est dans une période à la fois exaltante et en même temps… apeurante : beaucoup de gens font le constat que le modèle de gouvernance actuel ne fonctionne plus. Certains, déconnectés, le trouvent stables, mais beaucoup de ceux que j’ai rencontrés voudraient le changer radicalement. Ce qui manque en face, ce sont des propositions politiques claires qui s’en inspirent. D’autant que cette période d’entre-deux comporte des risques : extrémismes, violences… Je n’ai pas l’ambition de changer cela mais j’espère apporter des bouts de réponses pour que les choses aillent plus du côté de la collaboration que de la concurrence.
 

Qu’est-ce qui vous a le plus touché durant ce voyage ?

L’expérience que je retiens, c’est peut-être d’avoir pu vraiment discuter avec les citoyens en auto-stop. Même après trente minutes de débat pendant le trajet, on continuait encore trente minutes une fois arrivés ! J’avais l’impression d’être une sorte de psychologue de ces citoyens qui avaient vraiment besoin de parler sur le politique : ce sujet occasionne en fait un vrai stress, une inquiétude profonde. Je pense qu’il y a un réel besoin d’ouvrir le débat sur la gouvernance actuelle.

Pour retrouver les entretiens d’Armel le Coz, c’est ici !

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