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Nicholas Lemann : « Le journalisme en ligne fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité »

1 juillet 2010

Nicholas Lemann, doyen de l’école de journalisme de Columbia, à New York, évoque, dans un entretien avec RSLNmag.fr, l’avenir du journaliste, des écoles de journalisme et des médias d’information.

RSLNmag.fr : Les entreprises médias connaissent actuellement de profondes mutations. Certains parlent de déclin du journalisme, d’autres, au contraire, d’âge d’or. Comment définiriez-vous notre époque ?

Le journalisme traverse une période de profondes mutations. On assiste à un extraordinaire foisonnement du journalisme en ligne, avec, en parallèle, un fort déclin de certaines formes journalistiques plus traditionnelles, en tout cas d’un point de vue économique. Nous vivons une période de réajustement.

Le web est, selon moi, le média le plus prometteur pour le journalisme, mais il ne permet pas encore d’en vivre. Qu’il s’agisse de l’accès à l’information, de la richesse des moyens pour la présenter et l’enrichir, etc., Internet est incomparable. Mais pour l’instant, personne n’a trouvé de solution pour financer le journalisme en ligne, et c’est un vrai problème.

RSLNmag.fr : Le 12 avril, le jury du prix Pulitzer, dont vous faites partie, a salué cinq réalisations web, sur quatorze récompenses. Qu’est-ce que cela signifie pour la profession ?

Le comité Pulitzer récompense le journalisme, peu importe son format. Nous n’avons ainsi pas créé de catégorie spécifique pour le journalisme en ligne car notre objectif n’est pas de saluer l’utilisation du médium web en tant que tel.

Même s’il est vrai qu’un gagnant comme le St. Petersburg Times utilisait Internet d’une manière unique … [Il est question ici de PolitiFact, un site de fact-checking qui a reçu en 2009 le prix Pulitzer dans la catégorie reportage national, NDLR].

Tout ce que cela prouve, c’est que le journalisme en ligne a atteint sa maturité, qu’il fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité que récompensent les prix Pulitzer.

RSLNmag.fr : Le citoyen participe de plus en plus à la « fabrication » et à la diffusion de l’information sur le web. Comment le rôle du journaliste va-t-il évoluer à ses côtés ?

La vraie réponse à cette question, c’est que je ne sais pas. Mais c’est l’une de nos préoccupations à Columbia. En 1945, cette école formait des étudiants qui travaillaient ensuite pour des quotidiens papier. Aujourd’hui, nous formons des étudiants qui, pour la plupart, travailleront sur le web.

L’une des compétences que l’on attendra d’eux, c’est de savoir interagir avec les blogueurs, les journalistes citoyens, et les autres lecteurs. Faire participer le citoyen à l’information est l’une des missions du journaliste multimédia. Mais comment ? Il n’y a pas encore de consensus.

RSLNmag.fr : Internet ouvre de nouvelles perspectives en termes de recherche, de présentation et de distribution de l’information. Quel rôle les écoles de journalisme doivent et peuvent-elles jouer dans cet environnement changeant ?

Nous devons suivre de très près les évolutions du journalisme multimédia, bien que cela ne soit pas une tâche très simple. Il faut constamment ajuster les contenus de nos formations à un environnement changeant. Les expériences se multiplient, souvent très différentes les unes des autres, de nouvelles technologies apparaissent.

Les modèles économiques sont encore incertains, entre ceux qui voient dans les tablettes l’avenir du journalisme, avec un contenu payant et peu interactif, et ceux qui estiment au contraire que le contenu gratuit régnera, comme Emily Bell [Directrice du contenu numérique pour Guardian News and Media en Angleterre, Emily Bell a été nommée directrice du Tow Center, un nouveau centre de recherche sur le journalisme en ligne à Columbia en avril, NDLR]

À l’école, nous devons enseigner ce que nous pensons être le plus utile. Mais pas seulement. Nous devons aussi prendre du recul pour analyser les mutations en cours et devenir un lieu de recherches et d’expérimentations, où sont testées de nouvelles idées.

RSLNmag.fr : D’où l’ouverture de ce Tow Center, moyennant un investissement de 15 millions de dollars ?

Il s’agit d’un nouvel axe fort de développement pour l’école et d’un grand défi. Quand nous avons eu l’opportunité d’attribuer des ressources supplémentaires à ce projet, nous étions ravis.

Nous voulons être un acteur important de la recherche sur les nouvelles formes de journalisme, participer à la création d’un journalisme en ligne intéressant et créatif, mais aussi concevoir des programmes de formation innovants.

RSLNmag.fr : … À l’image du double diplôme dont vous avez annoncé la création en mai, avec l’école de sciences de l’informatique ?

C’est sans aucun doute l’exemple qui fait couler le plus d’encre ! Au-delà de ce programme, il y a encore beaucoup d’autres choses que nous pourrions et devrions faire. Je vais vous donner un exemple : aujourd’hui, de nombreux jeunes diplômés ont pour premier emploi la responsabilité d’une page sur le site Internet d’un média. Concrètement, cela correspond à un poste de rédacteur en chef d’une très petite publication.

Jusqu’ici nous formions des journalistes qui, au sortir de l’école, travaillaient comme reporters. Au bout de vingt-cinq ou trente ans, seuls certains d’entre eux devenaient rédacteurs en chef. Les préparer à cette fonction n’était pas vraiment notre priorité. Les nouveaux métiers changent la donne. Nous devons adapter nos formations aux réalités du marché.

RSLNmag.fr : Les entreprises médias peinent à trouver un modèle économique viable sur le web. Comment le journalisme en ligne sera-t-il financé à l’avenir ?

Les publications de niche, surtout celles qui se spécialisent dans l’information économique, semblent mieux s’en sortir que les publications généralistes. Pour autant, aucun modèle payant ne s’est imposé comme standard pour l’industrie.

Je ne vois pas beaucoup de médias vivre du journalisme en ligne. Même les poids lourds comme le Huffington Post ne sont pas encore des entreprises rentables. La formule n’est pas claire pour l’instant.

RSLNmag.fr : En octobre dernier, l’école de journalisme de Columbia a publié un rapport intitulé « La reconstruction du journalisme américain », qui s’intéressait aux financements publics du journalisme…

Ce document ne s’intéressait pas à proprement parler aux modèles économiques – nous espérons publier un rapport sur ce sujet l’année prochaine. En fait, dans « La reconstruction du journalisme américain », nous suggérions de recourir en partie aux financements publics pour soutenir le journalisme.

Notre propos n’est pas de dire que, sans argent public, le journalisme ne peut survivre, mais que ce type de financement est une solution à envisager. Le journalisme n’est pas qu’un business, c’est un outil civique et social indispensable. S’il ne trouve pas de fondement économique, nous ne devons pas pour autant le laisser disparaître.

[disclosure : Chine Labbé, qui a réalisé cet entretien, a suivi, pendant un an, les cours de l’université de Columbia, dont elle a été diplômée en juin 2010].

> Visuel :

– Captures d’écran de l’entretien vidéo : « DIGITAL AGE – Are Bloggers Journalists? – Nicholas Lemann. Dec. 26, 2007 »

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte I : une info désintermédiée

Enquête, acte II : de nouveaux formats

Enquête, acte III : money, money, money

Pierre Haski : « Sur Rue89, nous publions une vingtaine d’articles par jour, il en faudrait cinquante… »

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