Nick Bilton : quand le geek-en-chef du New York Times se penche sur l’avenir de l’info share
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Nick Bilton : quand le geek-en-chef du New York Times se penche sur l’avenir de l’info

4 février 2011
Imaginez la scène. Sur le plateau en openspace du New-York Times, un journaliste appelle le service de la diffusion de son propre titre. Et leur demande, la voix masquée, et en prenant bien garde de ne pas être entendu par ses voisins, de … résilier son abonnement au New York Times. Argument avancé : « Je suis désolé, mais en fait, je ne le lis plus ». Sûr que ce n’est pas au Monde que l’on risque de voir cela de sitôt … . 
 
En fait, le journaliste en question n’est pas tout à fait journaliste. Nick Bilton, 35 ans, actuellement à la tête du blog « Bits » – le blog orienté « technos » et « usages » du New York Times – est un geek entré en journalisme par des chemins de traverse. Passé par le monde de la pub, il est arrivé au NYT en 2004, en tant que directeur artistique de la section business & circuits. « Mais là, mon boss a vite compris que je pouvais tout à la fois écrire des reportages et des lignes de code, et m’a proposé de rejoindre le labo de R&D du journal », cette équipe chargée d’imaginer le futur de l’info.

Bilton y passe plusieurs années à disséquer outils, désirs des lecteurs. Et, petit à petit, développe une vision largement basée sur l’avenir radieux de son groupe de presse, à condition qu’il prenne le virage du numérique – quitte à se mettre à dos une partie de sa hiérarchie en confessant son désabonnement et son rapport pas franchement apaisé au papier dans une interview publiée par Wired.
 
Nick Bilton raconte cette expérience dans un livre publié fin 2010, aux éditions Crown Business, intitulé i live in the future & here’s how it works (pas de VF pour l’instant), dont nous vous proposons une lecture détaillée.
 
Son principal postulat est simple : s’appuyant notamment sur les typologies définies par Marc Prensky, de « digital natives » (nés avec le net) et « digital immigrants » (qui migrent vers le net), il annonce une mutation structurelle de la consommation de l’information, précisément tirée par les natifs du web.
 
Et cela, « sans retour en arrière possible » :
« Les consommateurs traditionnels d’info ne reviendront pas. Pas plus que la publicité vers le print, ni les médias, les marques, et les formes traditionnelles de récit. Et tout le monde va devoir faire cette transition »
>> « I<3, ASL, IMHO … »
 
 geek-code
 
Bilton est un geek, on l’a dit. Cela se voit jusque dans l’écriture de son ouvrage, qui s’ouvre sur un « for danielle i <3 u », et se referme sur un « kthxbye! » – et qui est truffé de « ASL », « IMHO », … . Bilton est également très versé dans les gadgets, au point d’avoir déclenché les foudres de George Packer, un journaliste du New Yorker, qui n’a pas hésité à avancer le néologisme suivant, par blogs interposés :
« Si un Luddite est une personne qui a peur et qui rejette toute évolution technologique pour cela, un Biltonite est quelqu’un qui, à l’inverse, le loue, au nom d’un principe maladroit : il faut faire tout ce que l’on peut faire. » 
Evidemment, il y a un peu de cela, dans cet ouvrage. Evidemment, le ton « donneur de leçons » peut agacer. Mais cela ne condamne pas, pour autant, Bilton au jargon, et, encore moins, à la simple prospective « technologiste ». Au contraire. Sa position est à l’inverse une invitation au renouvellement des pratiques éditoriales en ligne. Pas toujours mesurée donc, mais toujours stimulante.
 
>> « Ce que les médias peuvent apprendre du X… »
 
 
 
Première qualité : Bilton invite à ouvrir grand les fenêtres – et ce d’autant plus qu’il n’est pas vraiment atteint du syndrôme du politiquement correct, on l’a vu avec son propre journal. Et pour mieux comprendre la révolution des contenus, il n’hésite pas à aller voir comment s’est métamorphosé le secteur du X en ligne, « ce secteur qui a montré la voie à la techno à plusieurs reprises », écrit-il, citant l’avocat Peter Johnson
 
Bilton y identifie plusieurs mutations structurelles dans la construction de l’offre de contenus :
  • Le développement des contenus de « niche » et de qualité ;
  • La nécessité, pour déclencher un acte d’achat, de fournir au consommateur ce qu’il veut « à tout instant et sur tout support, à un prix raisonnable » ;
  • L’utilisation tactique et pragmatique de tous les supports possibles, quand bien même directement concurrents, pour diffuser des « teasers » – bref, exactement comme pour la diplomatie britannique (si si), cette idée qu’il faut toucher l’internaute là où il est, plutôt qu’espérer à tout prix faire de son site la seule porte d’entrée ;
  • La nécessité de mobiliser une communauté pour développer son audience, en pratiquant un storytelling appuyé sur des relations personnalisées
  • Et la cohabitation structurelle des contenus amateurs et professionnels.
>> Trois concepts : les « consumnivores », les « anchoring communites », et la « Me ! Economy »
 
La grille de lecture proposée par Bilton tourne autour de trois mutations structurantes de l’écosystème de l’information en ligne, explique-t-il dans son ouvrage. 
 
On l’a vu, s’appuyant sur la grille de lecture de Prensky, il pronostique une mutation tirée par les pratiques des « digital natives », qu’il décrit comme « consumnivores » : 

« Dans les formes classiques et analogiques de l’information, nous avons assisté à des conversations très basiques. La seule vraie forme de conversation, d’ailleurs, était celle du courrier des lecteurs, ce genre de pratiques. Aujourd’hui, la nouvelle génération ne se contente plus de cela. Elle partage, elle annote, elle commente. C’est une tendance de fond, lourde. C’est cela, être un « consumnivore » », explique-t-il.
 
Ces pratiques changent également la manière dont nous sommes touchés par une information, poursuit Bilton, qui développe l’idée que nous appartenons à des « communautés d’ancrage » (anchoring community, en VO), qui nous permettent de nous repérer dans le déluge de l’information – que l’on parle de politique, ou de restaurant : 
« Avec leurs liens sélectionnés, avec leurs propres connexions, les communautés d’ancrage nous aident à trouver notre voie, parmi un nombre incalculable d’infos ou de contacts disponibles en ligne », écrit-il. 
Car la plus grande mutation du monde des médias, poursuit Bilton, c’est celle qui pourrait bien consister en un simple coup de plume : « Media ». Pardon, on va dire cela encore plus clairement : c’est la révolution du moi. 
 
Car l’info va petit à petit suivre le même processus que … la cartographie, pronostique Bilton. Terminées les cartes IGN centrée sur tel ou tel département, bienvenue dans le monde des GPS, centrés sur votre petite personne. Concernant l’économie des médias, cela contribue à donner un rôle central aux arbitrages effectués par les consommateurs : c’est le consommateur qui décidera ce qu’il est prêt à payer pour un contenu, et non plus un média qui lui imposera un prix fixe pour une quantité donnée d’info.
 
>> Alors, l’avenir de l’info ?
 
Passée cette analyse structurelle, Bilton développe des pistes, stimulantes, pour traduire cette évolution de la demande en une évolution struturelle de l’offre des contenus. En voici les deux principales :
  • « 1,2,10 »
« 1,2,10 ces chiffres représentent la distance séparant vos yeux d’un écran. Les téléphones mobiles et les e-books sont environ à un pied [30 centimètres] de vos yeux ; les écrans d’ordinateurs à deux pieds [60 centimètres]. Et dans le salon votre écran de télé se trouve, vous l’aurez deviné, à environ 10 pieds [3 mètres]. Le contenu vous suivra automatiquement d’un écran à l’autre, et d’un lieu à un autre. […] »
Voilà, désormais, la distance qui séparera un consommateur d’info de l’écran sur lequel lui sera proposée l’info. Aux yeux de Bilton, une fois que tous ces objets auront été déployés et reliés à internet – « une question de quelques années, tout au plus » – l’information devra pouvoir se consommer sous la forme d’un « flux d’actualité » intelligent :
« Mon newsfeed devra être suffisamment intelligent pour savoir ce que j’ai déjà lu dans la journée, ou non ; ce que mes amis ont recommandé ; ce qui est discuté sur les réseaux sociaux où je suis présent. Et sans que je lui aie dit quoi que ce soit. L’acteur qui sera capable d’offrir un flux de contenus personnalisés et ininterrompus, capables de suivre l’utilisateur sur tous les supports, sera le maître de toute cette nouvelle expérience, "en continu et sans effort". Et c’est quelque chose que les consommateurs seront prêts à payer. »
  • Des conversations et de l’humilité
En 1920, Walter Lippmann et John Dewey ont croisé le fer assez longuement sur le rôle des médias. Postulant une incapacité du public à se gouverner par lui-même, le premier attribue aux journalistes – ou aux dirigeants publics, d’ailleurs – une mission de « dire aux individus ce qu’ils ont à savoir », voire ce qu’il convient d’en penser. Dewey, à l’inverse, se faisait déjà l’apôtre d’une plus grande participation des publics à la fabrication de l’informatioon : « Seule la personne qui porte des chaussures peut savoir où elle lui fait mal », explique-t-il. 
 
« Lippmann a gagné, en grande partie, écrit Bilton. Mais aujourd’hui, le pendule est en train de s’orienter dans l’autre direction. Les masses peuvent s’exprimer de manière collective à une échelle jamais connue », pronostique-t-il.
 
Sa conclusion est appel : il invite les producteurs d’infos à se faire plus « humbles », et à se mettre davantage à l’écoute de leurs publics. 
 
> Pour aller plus loin :
 

 > Visuels utilisés dans ce billet : 

Nick Bilton – Pop!Tech 2009 – Camden, ME, par poptech, licence CC
New York Times Building, NYC, par alextorrenegra, licence CC
A geek love letter [for YOU], par chaparral, licence CC

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