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Nicolas Nova : « Pour les artistes, créer avec les algorithmes est un geste politique »

19 novembre 2015

Co-produisant une matière numérique nouvelle, humains et algorithmes collaborent d’une façon inédite dans l’histoire pour créer. Mais comment s’organise cette nouvelle culture algorithmique ? Nicolas Nova répond à nos questions.

Des glitchs à l’écran, des recommandations farfelues qui nous suivent sur Internet après une simple recherche, ou encore des bots Twitter qui likent toutes les occurrences du terme « jacuzzi » sur le réseau social… Les machines laissent de nombreuses traces étranges au sein d’un univers dans lequel nous faisons bien plus que coexister. 

Chercheur à la HEAD – Genève et au Near Future Laboratory, Nicolas Nova s’intéresse particulièrement aux façons dont les technologies influent sur nos manières de vivre ou de créer. Entre anthropologie, sociologie des usages, prospective ou encore critique d’art, ses recherches faisaient l’objet d’une restitution à l’occasion du Kikk Festival de Namur, où RSLN a pu le rencontrer.

 

Vous vous intéressez particulièrement à l’utilisation des algorithmes et du big data dans l’art. Pouvez-vous nous expliquer comment s’incarne cette nouvelle forme de culture numérique et artistique ?

Nicolas Nova : Des artistes, des designers et programmeurs ont perçu que le big data et les algorithmes n’étaient pas qu’un enjeu de création de services utiles pour la population, mais aussi un objet de création artistique tout court.

En particulier, ces différentes sources de données produites peuvent en fait être réassemblées, transformées, hybridées pour produire des choses curieuses et amusantes, que ce soit dans le champ du son et de la vidéo, des jeux vidéo, de la littérature…

Un « bot » Twitter qui détermine en poésie dans quelle maison de Poudlard (Harry Potter) ses followers iraient.

Concrètement, on utilise des  « bouts » de choses qui existent déjà, on assemble par exemple des textes et images existants de manière générative pour créer de nouveaux projets. Créer à partir de données déjà générées via les algorithmes est vraiment l’une des caractéristiques qui définit ce courant actuel de culture algorithmique

 

Que dit l’apparition de ce courant de nos rapports au numérique aujourd’hui ? 

De mon point de vue, cela dit qu’il y a encore une place pour l’humain dans la création. Il y a aujourd’hui une forme de collaboration, de collectif hybride entre humains et programmes, entre hardware et capteurs également, pour produire de la « matière culturelle » ensemble.

À une époque où l’on imagine que tout peut être remplacé, automatisé, jusqu’à la création même, cette nouvelle culture nous force à être plus subtils dans l’analyse et voir que ce n’est pas si simple.

 

Quels sont les imaginaires récurrents que vous associez à cette création automatisée ?

Il y a bien sûr des exemples assez parlants, comme remplacer les journalistes par des programmes qui vont écrire des articles financiers, sportifs… Et l’idée qu’ils pourront un jour écrire des choses encore plus complexes. C’est un peu l’exemple « tarte à la crème » sur l’automatisation qui va remplacer l’humain. 

Mais d’autres initiatives nous montrent justement que l’automatisation algorithmique renvoie à des imaginaires plus complexes. C’est pour cela que j’utilise la métaphore de la créolisation [terme emprunté à la linguistique et l’anthropologie, désignant le processus d’hybridation de  différentes formes culturelles menant à des contenus originaux et différents des composantes de départ, NDLR].

Les hybridations culturelles ont eu lieu à d’autres époques, et on peut les retrouver aujourd’hui avec la technologie et la création humaine comme on les a un jour trouvées du côté de la cuisine ou de la musique de différentes cultures. 

 

Cette hybridation technologique est-elle d’une nouvelle nature ? 

C’est difficile à dire : je crois plutôt à des continuités, dont je parle d’ailleurs avec le reggae et l’invention du remix, le dadaïsme ou le surréalisme et la génération de textes… bien avant la culture algorithmique.

Mais il y a bien sûr un changement d’un point de vue technique : le fait d’avoir des contenus numérisés, des capteurs, des grandes bases de données et des API qui permettent l’accès à des programmes distants… Ce sont autant de potentialités qui rendent de nouvelles hybridations possibles.

Avant, réaliser des projets d’ambition comme Generated Detective à la main était quasiment impensable : il aurait fallu découper, assembler des milliers de possibilités… On peut désormais faire cela en automatisant certaines étapes.

Generated Detective est une fiction automatiquement créée par un algorithme à partir d’extraits de textes de fictions policières entrées dans le domaine public et d’images en Creative Commons, assemblées ensuite à la façon d’un Comic de série noire. Plus d’informations ici.  

Je ne pense pas que nous soyons face à une rupture totale, ou une révolution. Il me semble plutôt que l’on peut faire les choses avec une vitesse accrue et dans des dimensions beaucoup plus importantes qu’avant. C’est ce changement d’échelle qui me paraît intéressant. 

 

Votre dernier ouvrage, Dadabots, co-écrit avec Joël Vacheron, donne un nom et des traits propres à ce courant artistique actuel. Comment voyez-vous son évolution à plus long terme ?

De plus en plus d’artistes vont se saisir de ces enjeux, s’en amuser tout en montrant qu’il y a des logiques sous jacentes à l’automatisation du monde.

 

 

Quelqu’un comme Darius Kazemi, qui fait des bots twitter très curieux, amusants ou étranges, ou encore James Bridle, sont vraiment de ceux qui ne créent pas seulement pour l’humour potache mais aussi pour nous montrer l’envers du décor, les formes d’hybridations humains/machines d’une autre nature que celles que l’on peut voir avec le bio-hacking.

 

 

Il y a une quête plus symbolique chez les designers et certains artistes : il ne s’agit pas juste de créer des choses originales avec les machines, mais de démonter un mode de fonctionnement, de montrer la reconfiguration du rôle de chacun, de la place de la technique, du rôle de l’artiste. 

Avec ce type de création algorithmique, il y a un intérêt politique des artistes de montrer que, malgré l’automatisation, ils ont toujours un rôle à jouer dans la création.

 

* Nicolas Nova, Joël Vacheron, Dadabots, Édition I-D Pure, 2015

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