Nicolas Seydoux : « Les contenus ne tombent pas du ciel, et doivent être rémunérés » share
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Nicolas Seydoux : « Les contenus ne tombent pas du ciel, et doivent être rémunérés »

4 novembre 2010

La troisième édition du Forum d’Avignon s’ouvre ce jeudi, et rassemble, jusqu’à samedi, acteurs et experts issus du monde de la culture, de l’économie et des médias. Son parti pris : associer culture et « industries culturelles », ces « pivots de l’économie de la connaissance ».

La problématique du Forum, pour cette édition 2010, est la suivante :

« Nouveaux accès, nouveaux usages à l’ère numérique : la culture pour chacun ? ».

RSLN couvrira largement les échanges qui s’y dérouleront, et vous les fera vivre autant que possible en direct, ce vendredi et ce samedi.

Nous débutons notre couverture par un entretien avec Nicolas Seydoux,
président du Forum, également président de Gaumont.

Au menu : des questions économiques, juridiques, ou « sociétales », abordant des enjeux tels quele micro-paiement, l’individualisation des pratiques culturelles, ou la loi « Création et Internet ».

RSLNmag.fr : Le programme du Forum cette année met en avant la « culture pour chacun », que Malraux avait été l’un des premiers à conceptualiser – « faire en sorte que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l’obtenir », disait-il. Si elles constituent un levier fondamental pour atteindre cet objectif, les technologies numériques conduisent également à une individualisation des pratiques culturelles, et une segmentation de la consommation des médias, qui sont de plus en plus accessibles par bribes. Est-ce une tendance qui vous inquiète ?

Nicolas Seydoux : Il faut effectivement être extrêmement attentif à la façon dont les nouvelles technologies, qui sont une formidable chance d’ouverture, segmentent toutes les histoires : elles pourraient bien, également, segmenter des esprits insuffisamment formés.

Je m’explique : Internet permet aux personnes isolées de recevoir, en temps réel et avec la meilleure qualité possible, une somme d’informations inédites, ce qui apparaît éminemment positif. Mais on ne peut pas s’exonérer d’une réflexion sur la manière dont les personnes reçoivent ces contenus.
Les générations « plus anciennes » sont davantage susceptibles de regarder un film, de lire un livre, en commençant par le début et en allant jusqu’à la fin, dès lors bien évidemment que ça leur plaît… alors que les générations actuelles sont plus enclines à zapper très rapidement d’un programme à l’autre. C’est une question fondamentale, qui oblige à réfléchir au système d’éducation actuel, et de demain. Au risque de passer pour un diplodocus de la culture, je pense qu’un jeune enfant a besoin qu’on lui raconte une histoire avec un début, un développement et une fin.

En ce qui concerne le cinéma, que je connais bien, mes inquiétudes sont toutefois un peu moins fortes. Dans les grands pays occidentaux, le cinéma constitue toujours un lieu de rassemblement et de partage, d’émotion collective, beaucoup plus forte que lorsqu’on regarde seul un film. La fréquentation des salles est d’ailleurs plutôt bonne ! Je n’ai pas peur de paraître caricatural en disant cela : l’homme déteste être seul, c’est un animal social, et c’est tout à fait rassurant.

RSLN : La question délicate de la monétisation des contenus s’accompagne, aujourd’hui, de l’apparition de nouveaux embryons de modèles économiques – diversification des revenus pour les médias, recours aux fondations, financement de la production de contenus par le public. Quel regard portez-vous sur cela ? Pensez-vous que certains de ces modèles peuvent représenter une solution d’avenir à la question du financement des contenus ?


Nicolas Seydoux :
L’irruption du numérique a correspondu avec l’association « numérique = contenu gratuit ». Cela n’est absolument pas dû à l’internaute, mais aux fournisseurs d’accès qui pour développer leurs réseaux en proposant des abonnements moins chers, ont souhaité des contenus gratuits.

Il y a un dysfonctionnement évident dans ce système, car aucun contenu n’est gratuit. Tout travail de création mérite rémunération. Pour que les artistes, les auteurs continuent à créer, il faut trouver, inventer des moyens pour rémunérer la propriété intellectuelle.

Dans le domaine de la musique, l’addition de mini paiements est une solution intéressante, qui permet de passer d’un système où l’on effectuait un achat significatif, sous la forme d’un album complet, à un nouveau système, où l’on réalise une multitude d’achats plus petits – on achète chaque titre séparément.

Pour que de nouveaux modèles économiques s’imposent, il est également indispensable qu’il n’y ait pas de distorsion de concurrence entre les pays. Il faut aller vers une harmonisation des réglementations, sur ces deux sujets fondamentaux que sont la fiscalité et le droit d’auteur, et se dire que les nouvelles technologies, qui facilitent si bien les échanges, doivent également s’accompagner de règles.

D’aucuns pourraient penser que je suis naïf, voire utopiste mais je leur rappelle qu’au XIXe siècle, avec l’internationalisation des échanges écrits,  les Etats ont réussi à s’entendre pour que le timbre acheté aux Etats-Unis permette à une lettre d’être envoyée en Chine, en Europe, ou à l’autre bout du monde ! Leur grand postulat était de dire : « Tout cela s’équilibrera ». De fait, je ne suis pas certain que tout cela s’équilibre réellement, mais voilà l’esprit de régulation qu’il nous faut retrouver.

Aujourd’hui, dans certains secteurs économiques, et notamment celui des contenus, internet est plutôt vu négativement. J’espère que la décennie qui s’ouvre ne sera pas celle d’un jeu à somme nulle, comme c’est le cas actuellement, mais celle d’un système gagnant-gagnant. Et c’est aussi l’ambition du Forum d’Avignon.

RSLN : Les Etats sont-ils encore parties prenantes dans ce processus qui dépasse de loin les frontières nationales ?

Nicolas Seydoux : Tous les Etats, qu’ils soient interventionnistes ou pas, s’intéressent à la révolution numérique en cours, et nous n’avons pas fini de les voir regarder de près ce qui se passe sur Internet. Les réponses varient d’un pays à l’autre, en fonction de leur histoire. La France a une longue tradition interventionniste, depuis François 1er déjà.

En Europe, le phénomène supranational pousse à la formulation de réponses venues des pouvoirs publics. Par exemple, la question de la TVA applicable sur les livres numériques, discutée à Bruxelles, oblige certains pays qui s’en occupaient moins, comme la Grande-Bretagne, à s’y pencher.

RSLN : Quelques mois après l’entrée en vigueur de la loi « Création et Internet », qui instaure notamment la création d’Hadopi, quel regard portez-vous sur ce texte et son application ?

Nicolas Seydoux :
Il est encore un peu tôt pour répondre à cette question, puisque Hadopi commence à peine à fonctionner, et que nous n’avons pas assez de recul pour juger de son action. Les premiers mails commencent à être envoyés aux fraudeurs, et tout semble se passer dans le calme. Les lettres recommandées adressées aux internautes récidivistes n’ont pas encore été envoyées. Quand ça arrivera, ces derniers seront bien sûr énervés, mais ils comprendront peut-être alors que le jeu n’en vaut pas forcément la chandelle.

L’offre légale de produits culturels ne peut exister que si l’offre illicite est réduite à sa plus simple expression. Il ne s’agit pas d’empêcher les internautes de télécharger, mais de leur faire comprendre que dans la vie, rien ne peut se créer gratuitement. Les contenus ne tombent pas du ciel, et doivent être rémunérés. Or le système n’a de sens que s’il est crédible, il fallait donc prévoir des sanctions. Et je pense que la loi a été bien pensée, puisqu’elle permet de prévenir l’utilisateur à deux reprises. Il n’existe pas d’autre secteur où de telles précautions sont prises. 

Enfin, le calendrier de la loi arrive à point nommé, puisque nous disposons actuellement d’une offre extrêmement large de produits en ligne, en même temps que d’un confort de visionnage exceptionnel. La solution ne peut être qu’un système payant, à des prix raisonnables. Et je souhaite que ce modèle économique se développe.

RSLN : Une question plus personnelle, pour terminer : est-ce que le numérique change votre manière de consommer de la culture et de l’information ?

Nicolas Seydoux : La réponse est claire : non. Le numérique est un complément, une facilité. Il peut aussi éviter le recours à des supports papier, par exemple. Si je dois voyager, je télécharge des livres numériques, pour ne pas être trop encombré.

Autre exemple : je suis allé à l’exposition Monet au Grand Palais. L’application mobile reprend le catalogue de l’exposition, c’est intéressant mais ça ne transforme pas mon expérience de la visite.

Le numérique constitue une ouverture formidable pour les personnes qui n’ont pas accès aisément à la culture. La possibilité pour tout à chacun, qu’on soit au fin fond de l’Afrique ou tout simplement hors de Paris, de visiter des expositions ou des musées revêt un intérêt majeur, les événements culturels  se déroulant souvent dans la capitale…

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