Ce que le numérique apporte au journalisme – Rencontre avec Alexandre Léchenet et Fabrice Arfi share
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Ce que le numérique apporte au journalisme - Rencontre avec Alexandre Léchenet et Fabrice Arfi

31 mai 2015

Les nouveaux usages introduits par le numérique, notamment quant au mode de consommation de l’information, bouleversent le journalisme : le modèle économique et le rapport avec les lecteurs sont impactés. Tout autant que l’est le métier même de journaliste, dans ce qu’il a de plus concret : trouver une information, la vérifier, la traiter et la diffuser.

Cette évolution était au cœur d’un échange entre Alexandre Léchenet, journaliste à Libération, et Fabrice Arfi, journaliste à Médiapart, à l’occasion de l’European Lab à Lyon. RSLN est allé à leur rencontre.

 

Alexandre Léchenet, sur votre site personnel, vous vous définissez comme un « journaliste assisté par ordinateur ». Qu’entendez-vous par là ?

Alexandre Léchenet : Nous vivons un phénomène de numérisation de la société, où l’information a de plus en plus besoin de l’informatique et de l’ordinateur pour être récoltée, analysée et mise en forme. Il faut embrasser cette révolution numérique pour faire correctement son travail, d’où l’expression que je propose.

 

Et vous Fabrice Arfi, vous êtes aussi un journaliste « assisté par ordinateur » ?

Fabrice Arfi : Je ne me considère pas personnellement comme « assisté par ordinateur ». En revanche, et je rejoins Alexandre sur ce point, j’ai besoin de cet outil pour faire mon travail. Le numérique apporte des fonctionnalités qui sont importantes et parfois même essentielles à la pratique du journalisme, à sa mise en perspective, à son intelligibilité et à sa hiérarchie.

Pour autant, le journalisme reste le journalisme. Il ne faut pas que la machine le supplante ou devienne une fin en soi, ni que la révolution numérique balaye ce qui fait le cœur même de notre métier : dénicher des informations qui ne sont pas du domaine public mais qui relèvent pourtant de l’intérêt public, les vérifier, les recouper, les contextualiser puis les publier.

 

Avez-vous déjà fait appel au crowdsourcing journalistique, c’est-à-dire la participation de nombreuses personnes pour récolter une information ou la trier dans une base de données ?

Alexandre Léchenet : J’ai eu recours au crowdsourcing au moment de la déclaration d’intérêts des parlementaires, quand je travaillais pour Le Monde. Nous avions demandé aux lecteurs de nous aider à déchiffrer les écritures illisibles des parlementaires. Cette démarche a un réel intérêt lorsqu’il s’agit de traiter des masses très importantes de documents.

Fabrice Arfi : De mon côté, je n’en ai jamais encore eu besoin pour mes enquêtes. En revanche, Mediapart s’était associé à Regards Citoyens pour déblayer, là aussi, la masse impressionnante de documents relatifs aux déclarations d’intérêts des parlementaires français. Nous avions été en quelque sorte des « receleurs » de crowdsourcing.

Dans le domaine juridique, cela me fait penser aux Class Actions. C’est une démarche qui peut s’avérer extrêmement pratique pour faire remonter les réponses d’un maximum de personnes concernées par un sujet, comme par exemple dans le cadre d’une enquête sur la dangerosité d’un médicament.

 

Quels outils et logiciels numériques utilisez-vous pour la rédaction et la publication de vos articles?

Alexandre Léchenet : J’aime bien OpenRefine qui simplifie efficacement des bases de données. Je travaille aussi avec Linkurious, un logiciel de graphes qui permet de visualiser aisément des liens entre différents acteurs. Après, je n’ai pas de liste arrêtée d’outils, cela dépend vraiment du type d’informations que je dois traiter. Les logiciels ne sont qu’une source parmi d’autres, et il est nécessaire d’en croiser plusieurs.

Fabrice Arfi : Mediapart n’a pas encore assez développé cette approche, selon moi, lorsqu’il s’agit de traiter des masses importantes d’informations. Je vis dans le Moyen Âge comparé à Alexandre, et serais bien incapable de citer un logiciel utilisé par nos développeurs !

 

 

Est-il nécessaire pour un journaliste d’investigation d’avoir des connaissances techniques relatives à la data-visualisation ? Ou vaut-il mieux travailler main dans la main avec un développeur ?

Fabrice Arfi : C’est un enseignement que tout journaliste devrait avoir. Il me semble important de maitriser les outils numériques et la culture qui les accompagnent pour pouvoir débroussailler cette forêt amazonienne qu’est le numérique. Et ce par souci d’efficacité, pour savoir où chercher et comment extraire puis mettre en perspective les données qui saturent notre espace public. Le trop grand nombre de données est un problème puisqu’il crée une espèce d’écume qui ne permet plus de voir le fond de la mer.

Alexandre Léchenet : De la même manière que les journalistes savaient comment fonctionnait l’imprimerie il y a quelques années, il est nécessaire de comprendre le support sur lequel on travaille, sans pour autant aller jusqu’à maitriser le langage HTML ou le code. L’idéal reste quand même de collaborer avec les meilleurs, donc de s’entourer de développeurs compétents.

 

Dispensez-vous vos compétences techniques, que ce soit à de futurs journalistes ou à vos collègues ?

Fabrice Arfi : J’interviens souvent à l’extérieur, mais pas sur des domaines liés aux techniques numériques. D’ailleurs, je ne peux être plutôt qu’élève en la matière. Nous avons chez Mediapart des sessions de formation venant d’externes, relatives notamment à la question de la protection des données.

Alexandre Léchenet : Il n’y a pas de formations à proprement parler en interne, chacun apprend de l’autre, selon ses compétences et savoirs. Dans les cours que je dispense aux étudiants en journalisme, l’aspect data ne les intéresse pas tous. J’essaye de prendre les données comme un prétexte pour les aider à résoudre leurs enquêtes, et leur montre par ce biais qu’il est possible de sortir des informations à travers une database.

 


 

* Propos recueillis par Guillaume Blot

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