OKCupid, Facebook… les internautes sont-ils vraiment des rats de laboratoire ? share
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OKCupid, Facebook... les internautes sont-ils vraiment des rats de laboratoire ?

12 septembre 2014

Les internautes sont-ils les cobayes des entrepreneurs du numérique ? De Facebook à OKCupid, les « révélations » aux sujet d’expériences menées sur les usagers n’ont pas manqué de nourrir les débats. Entre utilisation et responsabilité des données personnelles, retour sur la place de l’internaute dans le cyberespace.

Cette année, les expérimentations menées par Facebook sur ses usagers ont indigné bien des observateurs, à l’image de danah boyd dont nous avons relayé la tribune. Pendant une semaine, en Janvier 2012, des data-scientifiques du réseau social avaient en effet modifié ce que près de 700.000 utilisateurs pouvaient voir quand ils se connectaient à son service. A certaines personnes, il a été montré du contenu avec des mots heureux et positifs; d’autres n’ont pu lire que des statuts analysés comme plus tristes que la moyenne. A la fin de la semaine, les utilisateurs-cobayes se sont montrés plus enclins à publier eux-mêmes des statuts de la même teneur (positive ou négative) que ce qui avait dominé dans leur timeline les jours précédents.

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu… qui ne vous correspond pas du tout

Une « manipulation » selon de nombreux chercheurs, à laquelle s’est également essayée la plateforme de rencontre en ligne OKcupid. Comme l’a récemment avoué Christian Rudder, son fondateur, lui et ses équipes ont mis en relation pendant plusieurs semaines des individus qui ne se correspondaient pas selon l’algorithme du site.

L’objectif : déterminer si deux personnes à qui l’on affirme qu’elles se correspondent parfaitement s’engagent dans une relation, même si l’algorithme n’a pas déterminé leur compatibilité. L’idée n’est pas nouvelle. Depuis des siècles, des amis ou des connaissances tentent de se faire rencontrer des individus entre eux, en leur affirmant qu’ils sont « parfaits l’un pour l’autre ». Résultats du test ? Ces usagers mis en relation ont échangé presque autant de messages que ceux réunis par l’algorithme. Rudder explique :

« Si l’on dit à deux personnes que leurs profils se correspondent, elles agissent comme si c’était le cas. Même si elles ne devraient pas être ensemble. »

Si les utilisateurs peuvent assez aisément pardonner les intentions louables de leur entourage, il n’en est pas de même pour un service auquel ils s’inscrivent dans l’espoir de rencontrer quelqu’un, tout en acceptant de fournir des informations personnelles. Et les réactions ont été vives. Quand certains journalistes ont taxé Rudder de sociopathe, comme le raconte The New Yorker, d’autres comparaient OKCupid a un restaurant qui aurait intentionnellement intoxiqué ses clients, tout en accusant ses « arrogants dirigeants » de jouer avec leurs utilisateurs. 

 

Internautes : simples rats de laboratoire ? 

Peut-on alors comparer Christian Rudder à Stanley Milgram ou encore Josef Mengele, en charge de « trier et sélectionner » les déportés dans les camps de concentration, et sur lesquels il a mené plusieurs « expérimentations scientifiques » ? C’est la question que s’est posée le fondateur d’OKCupid, qui a alors choisi de répondre dans son livre, Dataclysm, qui nous sommes (quand nous pensons que personne ne regarde).

Selon lui, les usagers ne peuvent pas ignorer que les différents services en ligne collectent et analysent leurs données, puis tentent différentes expériences sur eux afin de consolider leur modèle et s’ouvrir de nouvelles possibilités : 

« Les gens trouvent ça bizarre à juste titre, explique-t-il au New Yorker. Mais ces expériences sont tellement mineures. C’est plutôt comparable à un chef qui change une épice. Vous utilisez de l’aneth plutôt que du cumin. Ça peut être dégoûtant, mais ça peut aussi être délicieux. »

Et n’est-ce pas ce à quoi se soumet l’utilisateur en cochant « j’accepte » dans les conditions d’utilisation (CGU) ? Dans son ouvrage, Rudder explique que les parcours en ligne, les « like » sur des photos ou les recherches effectuées dans les moteurs de recherche sont autant d’informations qui permettent de déterminer notre profil : de notre passé à notre origine ethnique en passant par notre orientation sexuelle. Et d’ajouter :

« Un algorithme peut déterminer avec 80% de certitude si vous êtes hétérosexuel ou homosexuel. Dans 60% des cas, il peut déterminer si vos parents étaient divorcés avant que vous n’ayez 21 ans. »

Selon lui, ces traces laissées en ligne par les internautes sont autant d’informations qui constituent une « opportunité sociologique irrésistible », capable de redéfinir la manière d’appréhender la population, ses comportements et ses manières de penser. Une possibilité qu’il explique dans son livre : 

« Vous savez que la science se dirige vers des contrées inexplorées quand quelqu’un peut entendre vos parents se battre dans les clics de votre souris. »

 

Vers une responsabilité partagée ?

Après l’affront et la crainte que peuvent susciter ces expériences, n’est-ce donc pas la responsabilité des données qui est mise en question ? Si l’opacité dans laquelle se sont déroulées ces expériences rend légitimes les plaintes formulées par les journalistes et internautes, les adages « on nous manipule » et « je n’ai rien à cacher donc j’accepte toutes les CGU » ne sauraient se maintenir comme credo au sein de l’espace public virtuel. 

La responsabilité des organisations comme des individus vis-à-vis de ces masses de data faisait déjà l’objet d’un rapport publié en décembre 2012, qui plaidait pour de nouveaux principes de confidentialité : pour gérer les données de leurs utilisateurs de façon responsable à l’ère des Big Data, les organisations doivent commencer par s’entendre sur des principes communs, ce qui impose un dialogue entre les acteurs publics et privés.

Et c’est là l’un des mérites de ces expériences : sensibiliser à la production, à la collecte, à l’analyse et à l’utilisation des données personnelles. En attirant ainsi l’attention du public et des autorités sur les questions de confidentialité, elles offrent autant d’occasions d’engager la discussion à plus grande échelle et éviter que les internautes ne se sentent comme des rats de laboratoires.

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