Olivier Postel-Vinay : « Le cyber-optimisme est une croyance naïve … » share
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Olivier Postel-Vinay : « Le cyber-optimisme est une croyance naïve … »

2 mars 2010

(visuel : lors des manifestations en Iran, en juin dernier, l’agence de presse Reuters proposait sur son fil photo des illustrations "venues de Twitter", non créditées / DR)

Un visage aux bouche et oreilles entièrement muselées par un câble Ethernet, et un titre volontiers provocateur : « Internet contre la démocratie ? ». La une de la douzième livraison de la revue Books – magazine créé en 2008 dont l’ambition est de raconter « l’actualité par les livres du monde » – assume pleinement son côté pavé dans la mare.

Olivier Postel-Vinay, son fondateur, n’hésite d’ailleurs pas à en rajouter : « On a hésité, pour le point d’interrogation … », raconte-t-il, lorsqu’on l’interroge sur la genèse de ce numéro (mars-avril 2010), tout en reconnaissant lui-même attendre quasi-impatiemment les critiques construites qui seront opposées au dossier de sa revue. Nous avons passé avec lui en revue les arguments développés dans le magazine, et les évènements d’actualité qui ont inspiré l’équipe dans sa préparation.

RSLNmag.fr : « Internet est un outil politiquement neutre, mais il est dangereux de croire qu’il est naturellement bénéfique à la démocratie » : voilà la réponse que vous suggérez, dans l’article d’introduction de votre dossier de 16 pages, à votre question posée en une.

Olivier Postel-Vinay : Le progrès technique, en lui-même, est neutre. Tout dépend de l’usage qui est fait des nouvelles inventions : voilà mon point de vue profond. Il s’applique à Internet, mais également à nombre d’autres inventions : on trouve des usages déviants du transistor ou des médicaments, par exemple.

Le cyber-optimisme, cette idée largement répandue selon laquelle Internet apporterait forcément une amélioration au processus démocratique, est une croyance naïve.  C’est principalement dans les pays anglo-saxons que cette thèse est la plus forte – ce n’est peut-être pas un hasard si nous, revue française, nous posons cette question, et cherchions à relativiser un peu ce cyber-optimisme.

RSLNmag.fr : Vous allez plus loin : les dictatures, et les régimes non démocratiques, s’accommoderaient très bien du net, finalement.

Olivier Postel-Vinay : Un simple constat : sur la carte du monde, la démocratie perd du terrain. Le net, lui, en gagne. Evidemment, corrélation n’est pas raison. Mais, à mesure qu’Internet s’est développé, et alors même que la croyance générale est d’en louer les bienfaits démocratiques, force est de constater que le nombre de pays faisant l’expérience de régimes autoritaires a augmenté : il n’y a donc pas d’effet magique.

Nous publions notamment un long texte d’Evgueni Morozov [chercheur à l’université de Georgetown, il est également bien connu sur internet pour tenir le blog « net effect »] : lui-même, d’origine biélorusse, explique comment il s’est laissé prendre à cette illusion. Il en est revenu. Et je le rejoins parfaitement : je constate par exemple que le pouvoir russe a su faire du net un outil de propagande.

L’idée des puissants est de faire apparaître sur le devant de la scène suffisamment d’informations et de sites internet pour étouffer les petits flux des informations dissidentes. Evidemment, des techniques plus sauvages existent aussi, avec la surveillance des images, les prises de photos pendant les manifestations et les appels à témoignages lancés sur le net …

[Dans un article publié sur bibliobs.com, la rédaction de Books affirme que le pouvoir russe « charge certaines start-ups de produire les commentaires flatteurs pour le régime : ainsi Newmedia Stars, dirigée par Constantin Rykov, député à la Douma. Le ministère des Communications fait des appels à propositions pour "faire avancer les intérêts russes sur les réseaux sociaux"», affirme Books. Et de poursuivre : « Un think tank a monté une « école du Kremlin pour les blogueurs », NDLR]

RSLNmag.fr : Quels sont les éléments du débat d’actualité qui ont déclenché votre envie de réaliser ce dossier ?

Olivier Postel-Vinay : Via la traduction d’un échange d’articles entre Evgueni Morozov et Clay Shirky parus dans la revue Prospect, nous revenons évidemment sur la lecture des évènements en Iran du printemps dernier : ces deux intellectuels en font une lecture diamétralement opposée.

[A l’article initial de Morozov (version anglaise), qui explique comment « les mouvements extrémistes font leur miel d’Internet et des réseaux sociaux », d’après Books, Shirky objecte qu’en Iran, « les outils les plus efficaces furent les téléphones mobiles, qu’il s’agît d’envoyer des messages, des photos ou des vidéos ». Ce à quoi Morozov répond : « Vu les évolutions qui ont lieu actuellement [en Iran], les six derniers mois peuvent être vus comme attestant l’impuissance des mouvements décentralisés face à un Etat autoritaire impitoyable – même quand ces mouvements sont armés d’outils de protestation moderne ».]

Mais j’ai également une vision un peu différente de celle développée par exemple par Pierre Haski, notamment dans Internet et la Chine (éd. Le Seuil) : il est persuadé qu’Internet y joue un rôle positif. Alors que je trouve que la manière dont la révolte des Ouïghours a été réprimée l’année dernière, loin des reportages,  prouve exactement l’inverse !

RSLNmag.fr : Vous évoquez également le rôle de Wikipédia. C’est un peu le fourre-tout, finalement ce dossier, non ?

Olivier Postel-Vinay : C’est évident, il y a un peu de provocation là-dedans. Wikipédia, c’est lié au sujet, mais dans une seconde acception du mot « démocratie », celle qui s’intéresse à la démocratisation, et qui fait du savoir et de son partage l’un de ses moyens.

En nous penchant sur Wikipédia, c’est donc à la deuxième face de la démocratie que nous nous intéressons. Les militants du web, ceux qui consacrent des heures à la rédaction d’articles sur Wikipédia par exemple, sont persuadés d’œuvrer pour la diffusion du savoir et donc sa démocratisation. Nous publions notamment un entretien qui conteste cette idée [lire : « Wikipédia : où est ta démocratie ? »].

RSLNmag.fr : Après « Internet rend-il encore plus bête ? » l’été dernier, vous vous posez une nouvelle fois en position volontairement provocatrice. Un troisième dossier consacré au net, c’est possible ? Et si c’est le cas, quel thème aborderait-il ?

Olivier Postel-Vinay : [rires] Pas pour l’instant … mais effectivement, ce ne serait pas si surprenant que cela. Si on le faisait, là, je pense que l’on se poserait la question des relations entre le net et la presse, le quatrième pouvoir.

Il existe un vrai risque, à mon avis, qu’à l’avenir – et c’est de toute façon déjà un peu le cas -, on privilégie, en matière d’information, la quantité à la qualité et à l’indépendance de l’info. Evidemment, il y a aussi des questions quasi-industrielles, derrière … Bref, effectivement, il y a sans doute matière à trouver une jolie question pour agiter le débat d’idées sur cette question à l’avenir.

> Pour aller plus loin :

–  Books organise un débat à Sciences Po Paris autour de ce dossier, le 16 mars, de 19h à 21h (entrée libre dans la limite des places disponibles), en présence notamment de Pierre Assouline (La République des Livres) Olivier Bomsel (économiste), Pierre Haski (Rue89), Fariba Adelkhah (Ceri), Marie Mendras (directrice de la prospective au Quai d’Orsay), et Thierry Vedel (Cevipof).

« Internet, un outil de la démocratie ? », par Patrice Flichy, pour Laviedesidees.fr

« La messe n’est pas dite », répond Pierre Haski, en présentant le dossier de Books sur Rue89.

– Le dernier numéro de Regards sur le numérique papier consacre un dossier à l’e-democratie, sur le thème : « Le temps de l’hypercitoyen ». Téléchargez-le ici en PDF, et retrouvez ses principaux articles .

 

 

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