L’« open government » à la française : retour sur l’expérience Parlement & Citoyens avec Cyril Lage share
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L'« open government » à la française : retour sur l’expérience Parlement & Citoyens avec Cyril Lage

3 avril 2015

Le 30 mars dernier se tenait à l’Assemblée Nationale une conférence intitulée « La participation des citoyens, de l’échelon local au niveau Européen » organisée à l’initiative de Démocratie Ouverte, association qui promeut le « gouvernement ouvert ». L’occasion d’une rencontre avec Cyril Lage, co-fondateur de ce collectif et porteur du projet Parlement & Citoyens.

RSLN : Quelles raisons vous ont poussé à créer l’association Démocratie Ouverte ?

Cyril Lage : Aujourd’hui, les élus n’ont plus le monopole de l’intérêt général. L’innovation, la créativité viennent désormais de la marge du système, de la société civile elle-même. Nous tirons tous la langue pour faire aboutir des projets et les porter, parce que nous ne bénéficions que de peu d’aide du système politique.

Donc l’idée a été de créer un collectif puis très rapidement une association afin d’accroître la visibilité du concept d’open government. Cette initiative fait du numérique la pierre angulaire de la transformation du système démocratique.

RSLN : Quelle place occupe le numérique au sein des projets de l’association ? Etait-ce dès le départ le principal outil de travail ?

C.L : Elle est centrale ! Certains nous font parfois le reproche d’avoir juste mis un concept marketing sur des choses qui existent depuis longtemps, c’est-à-dire les questions de transparence et de participation. Mais pour nous, l’introduction du numérique change tout. Que ce soit les membres historiques de Démocratie Ouverte, l’équipe de Voxe [association proche de Démocratie Ouverte qui a bâti un comparateur neutre et international de programmes politiques], de Parlement & Citoyens ou de Questionnez vos élus [Projet porté par Démocratie Ouverte dont l’objectif est de mettre à disposition un outil favorisant des échanges directs et respectueux entre les citoyens et leurs élus], nous portons tous des projets de plateformes numériques.

RSLN : Pourquoi le numérique ? Pourquoi cet outil et pas un autre ?

C.L : Le numérique permet de ré-introduire le citoyen dans le jeu politique. Il est l’un des axes de transformation majeurs de notre société actuelle. L’Internet a libéré les choses, un citoyen peut aujourd’hui s’adresser à toute la planète et les citoyens peuvent se relier entre eux, collaborer.

RSLN : Pourquoi avoir mis sur pied le projet Parlement & Citoyens ? Comment en avez-vous conçu le processus ?

C.L : Parce que notre démocratie tâtonne : on n’a jamais produit autant de lois et la situation n’a jamais été aussi mauvaise… On risque une rupture de la confiance.

Notre conviction est que les lois gagneraient en qualité et que les hommes politiques auraient de meilleures relations avec les citoyens, si les citoyens étaient partie prenante de l’élaboration des politiques publiques. Selon nous, ceux qui participent à l’élaboration des politiques publiques aujourd’hui n’incarnent pas la diversité des connaissances et des opinions.

Concernant le comment, l’idée a germé dès 2009. Elle est restée à l’état de simple projet jusqu’en 2011, quand j’ai fait la rencontre d’Armel Le Coz, un designer. Il a alors réalisé des maquettes statiques, et nous avons construit un premier prototype non fonctionnel de la plateforme. Peu après, nous avons rencontré Bastien Jaillot, l’un des fondateurs de la société Jolicode. C’est alors lui qui a transformé les maquettes d’Armel en prototype fonctionnel.

C’est seulement une fois que nous avons eu le site entre les mains que nous sommes partis à la rencontre des parlementaires. Notre idée de départ était de dire : « il serait bien de trouver un socialiste et un UMP », pour démontrer aux citoyens que nous étions indépendants. Et il se trouve que nous avons eu l’opportunité de rencontrer des fondations politiques : Fondapol, Jean Jaurès, Gabriel Péri. Ces fondations ont accepté d’être partenaires du projet et chacune nous a mis en relation avec un parlementaire de sa sensibilité. Nous avons donc lancé la plateforme avec six parlementaires issus de six formations politiques.

RSLN : Concrètement, comment fonctionne la plateforme ?

C.L : Parlement et Citoyens diffère de tous les sites participatifs que l’on peut trouver sur le Web. Ce n’est ni un forum, ni une boîte à commentaires, ni une boîte à idées.

Nous démarrons toujours par une présentation du projet de loi à l’initiative du parlementaire, auquel nous imposons seulement une structure. Le parlementaire n’arrive pas avec une proposition de loi déjà faite ou avec un catalogue de solutions. Nous lui demandons de contextualiser ses solutions en expliquant le problème qu’il souhaite régler et les causes qu’il considère être la source de ce problème.

Vient ensuite la présentation de ses solutions, qui va constituer le corpus de consultation sur lequel, pendant 30 jours, les citoyens vont pouvoir voter, sur chacun des problèmes, sur l’ensemble des causes, des enjeux et des solutions. Ils vont pouvoir ensuite de façon optionnelle argumenter leur vote.

Enfin, les citoyens vont pouvoir formuler des contre-propositions, de causes et de solutions. Nous sommes vraiment dans une dynamique de crowdsourcing. Notre objectif à ce stade est de dresser la cartographie des arguments et du champ des possibles, afin d’obtenir la plus grande diversité d’opinions.

RSLN : Comment se déroule la suite du processus ?

C.L : Après la consultation, nous réalisons une synthèse. C’est seulement ensuite que nous organisons de l’interaction autour d’un débat, en visioconférence. Cette fois dans une logique d’économie de moyens. Là encore le numérique nous offre une alternative. Au cours de la visioconférence, nous invitons le parlementaire à venir débattre avec des contributeurs, afin d’ essayer de discuter des désaccords qui apparaissent dans la cartographie.

Une fois ce processus abouti, le parlementaire va pouvoir rédiger sa proposition de loi, selon ses propres critères. L’objectif est de permettre aux parlementaires d’accéder à une plus grande diversité d’opinions et de connaissances. Et dans le cadre du processus, il s’engage à faire preuve de transparence et surtout de pédagogie vis-à-vis de ses choix.

RSLN : Avez-vous réalisé un important travail de modération sur la plateforme ?

C.L : Non, nous n’avons absolument pas eu besoin de modération La perspective de la rédaction d’une proposition de loi crée une forme de responsabilisation et est une preuve de confiance accordée par le parlementaire. C’est je crois un vrai succès de la plateforme.

 

RSLN : Quels ont été les succès du projet Parlement et Citoyens depuis son lancement début 2013 ?

C.L : Deux des six consultations prévues ont porté sur des lois qui ont été votées au Parlement. Celle de Joël Labbé sur les pesticides et celle de Dominique Raimbourg sur la prison.

Un autre succès concerne le niveau de participation. Nous avons un peu plus de 4000 citoyens inscrits, qui ont produit un peu plus de 12 000 contributions. Nous pourrions donc dire que cela est relativement faible à l’échelle d’un pays. Mais c’est un bon résultat en comparaison du nombre de contributions reçues par certains sites publics dont les consultations sont sur des budgets de plusieurs centaines de milliers d’euros.

L’outil que nous avons créé pour Parlement & Citoyens s’avère en fait être un outil de résolution collectif de problèmes. Le Conseil National du Numérique l’a ainsi utilisé pour faire la consultation préalable au projet de loi sur le numérique d’Axelle Lemaire. L’Education nationale l’a utilisé pour réaliser une consultation dans le cadre du plan numérique à l’école.

RSLN : Et concernant les points négatifs ou à améliorer ?

C.L : L’un des premiers sur lequel nous avons eu des difficultés, c’est la collaboration avec les parlementaires. Il s’avère être souvent difficile de les astreindre à respecter le calendrier de nos projets. 

Le deuxième problème est lié au fait que les gens commentent sans tenir compte des contributions précédentes. Ce problème de manque d’interaction devrait être réglé par une mise à jour de l’autonomie de la plateforme.

Autre point à améliorer : la taille de notre communauté. Nous aimerions faire entrer les citoyens plus massivement dans le processus. L’ambition est forte et dépasse le simple post d’un commentaire sur Facebook ou d’un tweet.

RSLN : Dans un futur proche, comment va évoluer le dispositif ?

C.L : Nous voulons faire du site non seulement un outil à disposition des parlementaires qui voulaient élaborer des propositions de loi mais aussi un espace de dialogue et de co-construction entre les parlementaires et les citoyens.

Avec davantage de contributeurs, il sera intéressant de créer un autre instrument plus classique : un système de consultation sous forme de questionnaire. Cela ouvre la possibilité aux parlementaires qui aimeraient voir des informations de la part des citoyens, de pouvoir sonder notre communauté sur la base du volontariat. Pour permettre encore une fois de créer cette interaction. L’idée étant de multiplier les canaux.

Mais certains parlementaires n’ont pas attendu les évolutions et ont déjà hacké le système ! Le système était fait pour co-construire des propositions de loi et Dominique Raimbourg nous a dit : moi je ne veux pas déposer de proposition de loi. Il était rapporteur d’un projet de loi et il souhaitait formuler des amendements. Donc il souhaitait utiliser la plateforme dans cet objectif, ce qu’il a fait !

RSLN : Il y a donc eu de nouveaux usages ?

C.L : Oui, de nouveaux usages que nous n’avions pas prévus. Certains usages ou demandes sont venus des parlementaires et d’autres des citoyens. Des demandes auxquelles nous essayons de répondre au fur et à mesure. Sachant que le canal restera toujours pour nous le numérique.

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