Raconter le monde avec des robots : quand l’Art Robotique s’expose à la Cité des Sciences share
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Raconter le monde avec des robots : quand l’Art Robotique s’expose à la Cité des Sciences

25 juin 2014

De « l’art contemporain méca-assisté » : ainsi pourrait-on décrire l’exposition dédiée à l’art robotique qui se tient depuis le 8 avril à la Cité des sciences et de l’industrie. Mais cette définition serait sans doute insuffisante pour restituer la poésie de ces œuvres dont l’ambition est de « porter un regard différent sur les questions de société » selon les termes de Blandine Savrda, commissaire de l’exposition. Quand les robots font/sont de l’Art, ils nous permettent de réfléchir à la société dans laquelle on vit.

On ne sait pas trop à quoi s’attendre en allant voir une exposition sur l’ « art robotique ». Car des robots capables d’empathie envers d’anciens soldats, dédiés aux soins des seniors ou encore qui enseignent, on en a vu. Mais les robots artistes sont plus rares et il faut un peu d’imagination et d’explications pour comprendre leur démarche.

Par « art robotique », il faut comprendre « tout ce qui touche au numérique, les oeuvres automatisées, informatisées, robotisées, etc. » explique Blandine Savrda à l’Express. Et depuis que l’art contemporain a retiré à l’artiste le monopole de « faire de l’art tout seul », en laissant notamment les spectateurs être co-créateurs des oeuvres, on finit par se dire qu’après-tout, de malicieuses machines peuvent aussi bien faire le travail que d’autres et donner à voir un monde nouveau.

Mécanique ou organique ?

C’est le cas de l’Animaris, l’étrange création de l’artiste hollandais Theo Jannsen. Par sa structure aussi grotesque qu’aérienne – qui rappelle les étonnants châteaux ambulants d’Hayao Miyazaki – l’objet se suffirait à lui-même en tant qu’œuvre d’art. Car son créateur, nous assure le démonstrateur de l’exposition, s’est complètement effacé au profit de la majestueuse créature, désormais douée d’une existence propre. Pour commencer à s’en convaincre, il suffit de l’observer évoluer gracieusement sur une plage, comme dans la vidéo ci-dessous. Mais ce n’est pas tout…

Ce sont les définitions mêmes de robots et d’animaux qui sont en question ici. Alors, quand le démonstrateur demande au public s’il s’agit d’une bête ou d’un robot, le passionné d’Animaris ménage son effet de surprise. Parce que non, si l’espèce était initialement une création de la main de l’Homme, et malgré tous les contre-arguments de la foule, l’œuvre faite de plastique et de voiles n’est plus un robot mais une espèce à part entière, comme son nom latin le suggère. Elle peut se reproduire (assistée d’autres créatures), évoluer en fonction de son environnement et s’en nourrir.

Autre caractéristique – et non des moindres – les différentes sous-espèces de l’œuvre (l’Animaris Adulari, l’Animaris Ordis Longus et l’Animaris Umerus) ne survivent pas toutes aux dures lois de l’évolution. Une façon d’interroger, en somme, ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas et de remettre en question la capacité des machines à se reproduire seules.

Des machines faites de rêves d’enfants

Car c’est finalement bien cette volonté de se substituer à la nature créatrice qui fédère les artistes de l’exposition, et notamment le collectif de savants fous de l’Institute for Centrifugal Research. Les robots permettraient-ils de donner vie aux rêves humains ? Derrière le nom très sérieux du groupe de recherche se cachent en fait un réalisateur habile et des acteurs très drôles (à l’humour Monty Python) qui prétendent être des scientifiques dédiés à une cause peu ordinaire : inventer des manèges cauchemardesques –ou fantastiques – mus par la force centrifuge. Voyez plutôt :

Mais derrière les trucages vidéo ou les plans imaginaires de ces machines pointe un semblant de sincérité : arriver à aller « au-delà des limites des capacités humaines » car pour eux, « la gravité est une erreur, nous travaillons sans relâche pour la corriger ». Une façon comme une autre d’avouer qu’à travers les robots, concentrés d’intelligence humaine mais aussi d’imagination créative, on entend donner au rêve ce qui lui manque de réalité.

Vers l’infini et au-delà

Mais l’inverse fonctionne aussi, comme en attestent les amusantes Non-sense machines des frères Masamachi et Novmichi Tosa : rajouter une surcouche de rêve enfantin sur la réalité morose des usines japonaises. Empruntant les costumes de la PME paternelle, uniformes traditionnels des magasins d’électricité japonais qui ont contribué à la croissance économique du pays dans les années 1960, les artistes japonais créent d’absurdes « produits » (c’est ainsi qu’ils les nomment), à la croisée du kawai et du surréalisme.

Le vocabulaire de l’entreprise et son imaginaire servent de décor à ces robots qui se produisent sur scène deux fois par heure. Comme une représentation de marionnettes sur la place publique, ils viennent rythmer l’usine et y insuffler un nouveau souffle. Si l’artiste réalise un travail minutieux dans ses ateliers, ses oeuvres n’ont pas vocation à être dupliquées et sont intégrées dans un dispositif promotionnel très en phase avec les nouveaux usages du web : vidéos, productions musicales, jouets de merchandising… ce sont tous les rouages de la mise en scène de soi à l’heure du numérique, mêlés à la pop culture, qui sont mobilisés pour faire de Maywa Denki une expérience ludique et presque familière.


La robotique, toute systématique et machinique qu’elle puisse paraître se révèle donc être un vivier créatif pour servir les rêves humains les plus fous. Loin de s’opposer à la nature ou à la société dans laquelle nous évoluons, elle peut, au contraire, en révéler toute la poésie.

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