Passer des écrans aux urnes : pas si facile !

13 février 2012

Nouvelle étape pour notre « guide de la web-campagne » dédiée cette fois à la mobilisation politique en ligne. Jusqu’où les candidats utilisent-ils Internet pour parler aux électeurs ? Avec quels résultats ? Début de réponse dans ce billet.

A chaque parti politique son dispositif web. Quand le PS veut former des militants de terrain avec toushollande.fr, la plate-forme des volontaires de François Bayrou mise sur le jeu. Quant à l’UMP, elle n’est pas très loin en embuscade. Même les « petits partis » ont passé la vitesse supérieure sur la Toile, des écologeeks d’Europe Ecologie à la web-série du Front de Gauche.

Si tous viennent chercher des voix, il ne suffit pas d’être présent sur Internet pour séduire les électeurs connectés. Pour augmenter leurs chances d’y arriver, les candidats peuvent jouer sur plusieurs tableaux.

1 – La légitimité. Les problématiques liées au numérique intéressent de plus en plus les électeurs : ils s’informent beaucoup sur Internet et des thèmes comme l’e-éducation ou la protection des données s’invitent souvent dans l’actualité. Autant de sujets à maîtriser avant de prendre la parole sur le web.

2 – La visibilité. Sur Internet, la conquête de l’attention est une bataille permanente, et les règles pour y parvenir sont beaucoup plus souples que sur les médias traditionnels. Il faut y inventer de nouveaux dispositifs pour espérer émerger dans le débat en ligne.

3 – Le dialogue. N’oublions pas que la critique la plus courante à l’égard des élus ou des candidats, c’est qu’ils sont « trop coupés du peuple ». Comme l’indique le baromètre de la confiance politique réalisée par le CEVIPOF, 83% des Français pensent que les responsables politiques se préoccupent « peu ou pas du tout » de leur avis. Or Internet rend possible, plus que n’importe quel autre espace médiatique, les échanges entre les citoyens et la classe politique.

#1 – Légitimité : quid de la culture numérique des élus ?

Un constat s’impose : les élus sont beaucoup plus âgés que la moyenne des Français. Les 577 députés ont en moyenne 60 ans, alors que le Français moyen en a 40. Même remarque pour les candidats à l’élection présidentielle : la plupart ont entre 55 et 65 ans.

Nos hommes et femmes politiques sont donc loin d’être nés avec une souris dans la main. Cela n’exclut bien entendu pas la possibilité qu’ils se soient formés et intéressés aux outils numériques.

Laure de La Raudière, député UMP, avouait cependant en janvier 2012 lors d’une réunion publique que « les députés qui s’intéressent à ce thème-là, ça se compte sur les doigts des deux mains. »

Dès lors, comment réussir à mobiliser en ligne, quand on ne maîtrise pas, ou peu, les arcanes du Web ?

Certains se targuent de « twitter » par eux-mêmes, comme François Bayrou, mais un seul dépasse les 100 000 followers sur le réseau de micro-blogging. Des résultats modestes : les candidats préfèrent toujours miser sur un passage au JT, pour atteindre plusieurs millions de personnes en même temps.

Sur Facebook, l’investissement en ligne des candidats reste aussi limité. Faut-il être forcément Président de la République pour rassembler un demi-million de fans ? Aucun autre n’a franchi jusque-là la barre symbolique des 100 000 « j’aime ».

Pourtant, à l’étranger, des personnalités politiques rassemblent les supports sur la Toile. L’homme politique Nichi Vendola, en Italie, montre qu’on peut être un homme politique puissant sur Internet sans s’appeler Barack Obama. Dino Amenduni, son social media manager, avait d’ailleurs confié quelques conseils aux candidats qui veulent jouer la carte du web social jusqu’au bout :

« L’âge des spin doctors est révolu », affirmait-il. « Il n’y a pas de différence majeure entre les comportements sur les réseaux sociaux et dans la rue. Alors dites la vérité, privilégiez les contenus par rapport à la posture, parlez le ‘nous’ et moins le ‘je’, et souvenez-vous que sur le Web, tous vos propos sont publics et gardés en mémoire. »

Bien qu’Internet ait déjà fait la preuve de sa capacité à mobiliser les citoyens, la plupart des prétendants à la magistrature suprême ne semblent pas encore convaincus par ces thèses.

#2 – Visibilité : « likez, twittez, imprimez », les bases sont là

Alors, que faire ? A défaut d’être experts sur un sujet, les candidats se sont entourés de « quelques hommes sages » en la matière. Comme nous le racontons régulièrement, les conseillers-ès-web ont fleuri dans les équipes de campagne.

Grâce à eux, il n’y a pas un candidat, de Dominique de Villepin à Eva Joly, en passant par Nicolas Dupont-Aignan, qui n’offre pas une couverture médiatique de ses prises de paroles aux internautes. Vidéos, photos, interviews, discours, vœux de bonne année, l’offre en contenus de presque tous les aspirants présidents est foisonnante.

Ces initiatives offrent des pistes intéressantes. D’abord pour que les candidats organisent leur « story-telling », qu’ils donnent du sens à leurs déplacements, une perspective à leurs discours. C’est ensuite une occasion d’exposer une expression peut-être plus authentique, de montrer aux internautes qui se cachent derrière leurs masques.

Marko Rakar, cyber-activiste qui a participé à la rénovation démocratique de la Croatie, ne dit pas autre chose : « Je conseille aux candidats d’être eux-mêmes sur Internet, de jouer au baby-foot. Sur Internet, il faut se montrer tel qu’on est. »

Dans leur course à l’influence, certaines équipes de campagnes n’hésitent plus à dépenser une bonne partie de leur budget sur Internet. Où passe cet argent ? Principalement dans la production de contenus, les frais de personnel et, bien sûr, les sites Internet.

Les plates-formes en ligne les plus abouties, à l’heure actuelle, sont sans doute celles mises en place par les équipes web de François Hollande et de François Bayrou.

Toushollande.fr propose les fonctionnalités que l’on trouvait déjà sur My.BarackObama.com : tracts personnalisables, idées d’actions à mener, actualité politique à lire ou à faire remonter (curation par les internautes) et même un suivi sous formes de graphiques de son engagement sur le terrain.

Impossible en effet de ne pas sentir la patte de la web-campagne d’Obama de 2008, même si Romain Pigenel, chargé de l’influence en ligne du candidat socialiste, s’en défend. Il affirme que son modèle est plutôt « du côté des actions des ONG, en matière de plan de mobilisation pour les grandes causes ». Pourtant, c’est bien Blue State Digital, l’agence chargée à l’époque du dispositif web du candidat démocrate, qui est venue conseiller pendant plusieurs jours l’équipe de campagne de François Hollande.

Malgré son succès outre-Atlantique, il reste hasardeux de vouloir appliquer telle quelle la méthode Obama à la vie politique française : là-bas, plus qu’en France, le nerf de l’élection est l’argent, et l’encadrement juridique n’y est pas du tout le même.

Chez François Bayrou, l’approche est différente. Il s’agit d’encourager par des codes issus du monde du jeu vidéo la mobilisation de « volontaires » pour mener la campagne du candidat centriste. Sont donc proposées des « missions » aux internautes, comme partager l’actualité du candidat. Chaque action est récompensée d’un certain nombre de points, appelés « décibels ». Le but ? Faire le plus de « bruit » en faveur de leur poulain.

Une idée louable selon Florent Maurin, qui explique sur son blog que le concept aurait gagné à être poussé plus loin :

« Les actions auraient à gagner à être discutées en équipe, élaborées à plusieurs, puis soumises à la validation de la communauté, voire du candidat lui-même. Et pourquoi mettre les utilisateurs en compétition? Ne sont-ils pas censés avancer tous dans la même direction, celle de la victoire de François Bayrou ? »

Les initiatives émergent donc, mais restent malgré tout timides. La preuve, c’est que peu de responsables de web-campagne se fixent des objectifs clairs. Seul Vincent Feltesse, pour François Hollande, affiche comme but la mobilisation de « 150 000 volontaires pour faire du porte-à-porte auprès de 5 millions de foyers ». 

#3 – Dialogue : une web-campagne pas si sociale

Cependant, ce n’est pas parce que ces plates-formes existent que les internautes vont se les approprier. Il faut aller les chercher, leur parler, les convaincre.

Comment ? En utilisant la nouveauté principale du web depuis 2007 : la sociabilité des utilisateurs. Pas seulement dans l’objectif de faire du « bruit », mais surtout comme un vecteur de dialogue et d’enrichissement des idées.

Or, comme l’a reconnu François Lamy, élu socialiste, lors du lancement de toushollande.fr :

« La mobilisation des internautes n’a pas vocation a priori à avoir une influence sur le projet. Le parti puis le candidat viennent avec leur programme, charge ensuite aux volontaires de l’expliquer. »

Et ce qui vaut pour une équipe vaut aussi pour les simples « vitrines » qu’offrent les autres candidats aux internautes. Ces derniers sont considérés au mieux comme des relais, qui doivent se faire les pédagogues des idées de leurs favoris. Ils ne sont en rien les coproducteurs du contenu de la politique proposée.

Un état d’esprit en contradiction avec l’espace formidable qu’offre Internet pour échanger, retoquer, enrichir les idées ou, en l’occurrence, des propositions politiques.

Il faut dire que ceux qui ont tenté l’expérience de coproduction, comme Ségolène Royal avec Désirs d’avenir, n’ont pas forcément récolté le succès escompté. Cela reste cependant un chemin à défricher pour les politiques qui auraient envie d’effacer l’image d’une élite trop coupée des préoccupations de leurs concitoyens.

Doit-on en conclure que la web-campagne 2012 se contente du « strict minimum », comme l’affirmait le blogueur Erwann Gaucher, avant même que celle-ci ne démarre ?

La réponse sera sûrement plus claire une fois les résultats du 6 mai 2012 publiés… d’abord sur Internet.

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