Patrick Bertrand : « Nos métiers sont de ceux qui tirent la croissance du pays » share
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Patrick Bertrand : « Nos métiers sont de ceux qui tirent la croissance du pays »

5 novembre 2007

Photo : © Olivier Roller

Peut-on dire qu’il y a actuellement une effervescence dans le monde du logiciel français ?

Effectivement, beaucoup d’entrepreneurs – jeunes et moins jeunes – prennent aujourd’hui des initiatives et créent des start-up dans ce secteur. L’énergie et le dynamisme sont particulièrement notables dans quatre domaines : la sécurité, les moteurs de recherche et l’archivage intelligent des données, les projets Software as a service, et tout ce qu’on appelle improprement le Web 2.0 que je préfère dénommer “ Internet Software ”, approche dans laquelle le modèle de business des éditeurs ne repose pas sur la vente de licences mais sur les recettes publicitaires. Il y a aujourd’hui, en France, un formidable vivier d’entrepreneurs qui possèdent les compétences techniques et marketing nécessaires pour se positionner efficacement sur ces nouveaux marchés.

Pourquoi ce secteur est-il stratégique pour l’économie française ?

L’édition de logiciels est un dessecteurs dont on peut dire qu’ils tirent la croissance du pays. En France, nos entreprises emploient 60 000 salariés pour un chiffre d’affaires annuel de plus de 7,2 milliards d’euros. Elles affichent des taux de croissance largement supérieurs au PIB national et créent de nombreux emplois. En outre, elles consacrent une part significative de leur chiffre d’affaires à la recherche et au développement.

En quoi la problématique de la propriété intellectuelle est-elle cruciale pour ces start-up du logiciel ?

C’est un vaste sujet. En matière de logiciels comme dans d’autres domaines, je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’innovation sans propriété intellectuelle et ce, pour une raison simple : celui qui a une idée et souhaite la concrétiser, qu’il soit écrivain, auteur de chanson ou créateur de logiciel, peut légitimement revendiquer une contrepartie de son génie inventif, ce qui ne peut se faire que dans le cadre d’un dispositif de protection de l’idée et de l’innovation. Cet enjeu est d’autant plus crucial pour une start-up qu’on peut imaginer que, lorsqu’une petite structure a une bonne idée, une grande entreprise pourrait la copier et la mettre en oeuvre. Il faut laisser à ceux qui sont à l’origine des innovations un laps de temps suffisant pour s’assurer un retour sur investissement. Plus largement, la propriété intellectuelle est un problème de société car l’idée est communément répandue que s’approprier un bien immatériel sans le payer n’est pas du vol et que la facilité d’accès a pour corollaire la gratuité. Il y a un gros travail d’éducation et de pédagogie à faire sur ce point. In fine, l’enjeu est géopolitique : dans un contexte où la concurrence des pays émergents se fait de plus en plus forte sur la production de biens matériels, tous les observateurs ont mis en évidence que l’une des chances des pays occidentaux est leur capacité d’innovation. L’économie de l’immatériel est une valeur ajoutée qu’il faut protéger. Certes, le “ tout PI ” n’est pas forcément sain ni favorable à l’innovation. Nous pensons notamment que, dans le cas de biens immatériels tels que les logiciels, le schéma du brevet doit rester une piste possible mais qu’il doit être soigneusement encadré, de façon à éviter que certains ne déposent par dizaines des brevets très peu détaillés posant seulement des principes. Cela reviendrait à bloquer les possibilités d’innovation des petits éditeurs. Mais il est aussi absurde voire simpliste de prétendre que la protection de son invention est le “ mal ” !

De façon générale, comment se porte le secteur du logiciel en France ?

Il présente une fragilité principale, couplée à un certain nombre d’atouts. C’est un secteur encore trop fragmenté et atomisé. C’est une faiblesse car les métiers du logiciel sont des métiers à coûts fixes : ne pas pouvoir amortir ses investissements en recherche et développement et les coûts de commercialisation sur un volume d’affaires suffisant est un facteur de fragilité. Il y a là un vrai handicap car l’Europe n’est pas un marché unique mais une somme de marchés locaux. Ce n’est pas le cas pour les éditeurs américains qui accèdent à un vaste marché sans être confrontés à des problèmes de langue ou de normes réglementaires. Ceci dit, la France affiche un atout culturel de taille : un socle de formations scientifiques de haut niveau conjugué avec un génie inventif et créatif remarquable. Si nous avions des améliorations à suggérer, ce serait d’abord de développer davantage la culture du marketing. Ce que les Anglo-Saxons appellent le “ go to market ”, expression que l’on peut traduire par “ stratégie d’orientation marché ”, est insuffisamment ancré dans les esprits en France. En outre, les universités, les laboratoires de recherche et les entreprises travaillent encore chacun trop dans leur coin. En cela, il est tout à fait positif que des “ clusters ” soient actuellement mis en place pour instaurer davantage de proximité et d’échanges entre les acteurs qui concourent à l’innovation dans notre pays.

Qu’est-ce qui pourrait être fait pour faciliter la croissance du secteur du logiciel en France et en Europe ?

Très clairement, trois leviers d’action majeurs sont à privilégier. Le premier, initié par le comité Richelieu, soutenu par l’AFDEL et retenu par le gouvernement actuel, est la mise en place d’un Small Business Act dont le principe est de permettre aux gouvernements d’édicter des règles qui imposent aux administrations de réserver une partie de la commande publique aux PME. De tels dispositifs existent aux États-Unis et au Japon et ils s’avèrent totalement vertueuxcar il ne s’agit pas de donner des subventions aux entreprises mais de leur fournir des commandes et des clients. Dans notre pays, ce type de démarche concerne éminemment le secteur du logiciel : l’administration française s’oriente résolument vers le “ zéro papier ” tout en tendant à réduire ses effectifs, ce qui ne pourra se faire que par la mise en place de nouveaux systèmes d’information dans le secteur public. Par ailleurs, les sociétés de services et d’ingénierie informatique – les SSII, qui sont très puissantes en France –, ont encore trop souvent tendance à privilégier les grands éditeurs, au détriment des plus petits qui proposent pourtant des solutions très performantes et innovantes. Nous attendons de ces prescripteurs qu’ils jouent davantage le jeu des PME innovantes. Enfin, le système d’enseignement forme quasi exclusivement les étudiants en informatique aux technologies et aux métiers des services. Or les activités du logiciel ont des caractéristiques propres, relevant d’un vrai modèle industriel : il s’agit de développer des produits pendant deux ou trois ans puis de les vendre ensuite à des milliers, voire des millions de clients… Cela nécessite des savoir-faire spécifiques en termes de processus de production, de suivi qualité, de marketing et d’intégration, or ces compétences professionnelles ne se retrouvent pas dans les programmes d’éducation ni dans les catalogues des organismes de formation continue dédiés à l’informatique. Il y a donc des efforts importants à faire sur ce terrain.

Quel est, dans ce contexte, le rôle de l’AF DEL et quel bilan tirez-vous aujourd’hui de l’action de l’association ?

Fin 2005, lorsque nous avons créé l’AFDEL, nous partions du constat que, dans l’esprit des décideurs, le secteur informatique signifiait “ services ” (SSII) ou “ fabrication de matériels ”, quasiment jamais “ édition de logiciels ”, alors que notre industrie se trouve au coeur même de l’écosystème informatique et joue un rôle crucial dans le développement de l’innovation. Après deux années d’existence, le bilan est largement positif. Alors que, pendant vingt ans, les organisations professionnelles ne parlaient quasiment pas de nos métiers, la plupart des actions menées aujourd’hui tournent autour de la promotion du logiciel. De plus, la campagne présidentielle nous a donné l’occasion de faire parler de nos activités. Nous avons rencontré les candidats et leur entourage, et tous se sont exprimés sur l’importance de l’industrie du logiciel en France. Dynamiser ce secteur fait aujourd’hui partie des priorités en termes de développement économique.

L’AFDEL est une association loi 1901 créée en octobre 2005. Regroupant plus d’une soixantaine d’éditeurs, elle s’est fixé trois principales missions :
• Promouvoir le secteur des éditeurs de logiciels en France en défendant notamment son modèle économique dans toutes ses composantes (commercial, R&D, propriété intellectuelle…).
• Devenir l’interlocuteur de référence de l’industrie de l’édition de logiciels professionnels en représentant ce métier auprès des acteurs institutionnels et économiques, de la recherche et de l’opinion publique.
• Assurer la représentativité de tous les éditeurs, qu’ils soient petits, moyens ou grands, et garantir la prise en compte des préoccupations propres à chaque catégorie.

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier "Le grand retour des start-up"

Le grand retour des start-up

Les 10 championnes françaises du logiciel

Trois questions à… Marc Jalabert

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Comment Israël est devenu l’eldorado des start-up

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