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Paul Mathias : entretien avec un philosophe de l'Internet

15 mai 2011

Qu’est-ce que change l’Internet dans nos relations sociales ? Qu’est-ce qu’il implique pour l’enseignement et l’éducation ? Comment s’adapter à ces mutations ? Paul Mathias nous propose des éléments de réponse et des pistes de réflexion.

Philosophe, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie et inspecteur général de l’Education nationale, c’est l’un des premiers intellectuels français à s’être penché, dès le milieu des années 1990, sur les enjeux de l’Internet.

Il a récemment rejoint l’un des labs d’Hadopi, où il est expert pilote du lab Internet et Société. Il tient également un blog, dédié à la diktyologie, la théorie des réseaux ou de l’Internet.

RSLN : Vous avez animé, vendredi 13 mai, une conférence sur les réseaux sociaux et vous intervenez notamment sur le sujet « Réseaux sociaux, nouveaux territoires du web, nouvelles formes d’amitié  ». Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’amitié en ligne ?

Paul Mathias : L’idée même de l’amitié est un concept philosophique qui appartient logiquement à mon domaine de connaissance. Et les réseaux sociaux changent les relations humaines : non pas en effaçant d’anciennes formes de l’amitié au bénéfice de formes nouvelles et inattendues, mais par un enrichissement ou une démultiplication des rencontres et des interactions.

Cela dit, le mot « ami » recouvre des réalités différentes selon qu’on se situe sur des réseaux sociaux (numériques) ou dans un café, voire en politique. C’est un mot à significations multiples : un ami politique, par exemple, n’est pas un ami sentimental, ni même un ami, d’ailleurs, mais c’est un ami politique.

RSLN : Vous êtes Inspecteur général de l’Education nationale et, pour avoir été longtemps professeur, vous avez une solide expérience de l’enseignement. Dans un entretien de 1997, conduit par Emmanuel Parody, vous vous montriez très critique envers les ordinateurs et les réseaux à l’école. Nous sommes en 2011 : est-ce que votre position a évolué depuis ?

La représentation que nous pouvons nous faire des pédagogies, de ce que c’est d’être en classe a changé. Je maintiendrai, comme je le disais à l’époque, que l’« on n’est pas en classe pour tapoter sur des ordinateurs », en entendant par là que la classe est un lieu où règne un certain sérieux — en 1997, l’ordinateur était facilement assimilé aux loisirs. Mais il me paraît sûr que nous pouvons utiliser des ordinateurs pour en faire quelque chose de pédagogiquement intéressant.

Chercher n’importe quoi, n’importe comment, seul derrière un écran, n’a pas de sens. La mutualisation des écrans, l’interconnexion très rapide et très malléable des machines, des élèves et des professeurs, la continuité qui s’est établie entre l’espace savant de la classe et l’extérieur, les encyclopédies en ligne, les sites institutionnels, même l’espace familial — ces facteurs m’amènent à penser que l’ordinateur est en train de devenir un élément central dans un enseignement.

Pour autant, je conserve une partie de ma position de 1997 : ce changement suppose non pas uniquement de l’informatique mais également un nouveau geste pédagogique, dont nous sommes encore un peu loin. Il faut faire classe autrement, adopter une autre posture. La classe doit être organisée différemment : cela suppose une mobilité dans la classe même, un nouveau mode de présence du professeur et des élèves, de nouvelles formes d’interactivité et même, aussi paradoxal que ça paraisse, un nouveau mobilier !

Une classe numérique ne peut être plus être une classe avec les bureaux fixés au sol, des élèves sur des bancs, le professeur au tableau. Il faut une classe où le professeur soit lui-même mobile, un nouveau tableau (le fameux « tableau blanc interactif »), des élèves qui se connectent les uns avec les autres, travaillent côte à côte, qui se déplacent…

RSLN : Vous avez contribué à un rapport de l’inspection générale sur le manuel scolaire à l’heure du numérique. A quoi pourrait ressembler ce manuel ?

A l’heure actuelle, c’est-à-dire à l’heure du numérique actuel, le manuel scolaire est encore fréquemment une version numérique du manuel imprimé, une simple reproduction numérique en PDF — souvent, il est vrai, avec des ajouts multimédias. Par exemple, à la place d’une photographie de Churchill, il y a un film montrant une intervention de Churchill.

Ce qu’on peut espérer voir se développer, ce sont des manuels modularisés, adaptés à des parcours scolaires très différenciés, permettant le suivi personnalisé des élèves et un enrichissement par le professeur des contenus mis à disposition par les éditeurs. Le manuel de demain n’est pas seulement plus interactif mais c’est un dispositif dont la modularité pourra être exploitée et co-produite par un éditeur, des professeurs et même, partiellement, des élèves, en fonction des publics et des besoins pédagogiques rencontrés.

RSLN : Et quel regard portez-vous sur les effets du numérique sur la politique, et la vie démocratique ? Pensez-vous que les réseaux ont donné un second souffle à la démocratie ou, à l’inverse, que la « démocratie numérique » ne se réalise pas ?

Il y a une redynamisation, oui, comme l’a montré ce qu’on appelle « le printemps arabe » : les réseaux ont permis quelque chose qui aurait été impossible sans les outils informatiques disponibles. Déjà en 2001, les évènements de Gênes avaient été soutenus et au moins déterminés partiellement par les réseaux.

Ce n’est donc pas tout à fait nouveau : cela fait une dizaine d’années que nous voyons l’impact des nouvelles technologies sur le politique. Mais je garde toujours une manière de scepticisme ou de prudence : il faut bien voir que l’ingénierie informatique détermine désormais les possibilités du politique. Par exemple, c’est la décision de Twitter de retarder la maintenance de ses serveurs, au moment des évènements en Iran, qui aura permis de faire transiter l’information, de faire mieux connaitre ces évènements et de les infléchir quelque peu au moins sur le plan international.

Les centres de décision politique se déplacent et se démultiplient et l’ingénierie devient un des centres de la décision politique. Le citoyen est donc sans doute libéré, car il a de nouveaux moyens de s’exprimer, mais il est en même temps réaliéné parce que son expression dépend très fortement de dispositifs techniques sur lesquels il n’a pas la main et sur lesquels les politiques eux-mêmes n’ont pas tout à fait la main.

RSLN : Enfin, question plus personnelle : vous participez à l’un des « labs » d’Hadopi. Quel serait votre premier retour ? Et n’avez-vous pas eu peur de l’image véhiculée par l’Hadopi, au moment de rejoindre ce lab ?

Pas une seconde : je n’avais rien à prouver à qui que ce soit. Je sais que l’Hadopi avait mauvaise presse, mais cela me semble passé et sans grand intérêt. En revanche ce qui m’a intéressé c’est qu’un lab n’est pas un dispositif de contrôle policier ou judicaire, c’est un lieu de recherche sur des questions de fond comme l’étude des usages ou la création de normes qui devraient régir l’Internet.

A mes yeux, c’est la première structure vraiment officielle dotée d’un vrai budget, offrant la possibilité d’une recherche de fond sur la question. Certes, il y a les universités d’infocom. Mais avant les labs, il n’existait aucun dispositif interdisciplinaire pointu et convenablement financé visant un travail de recherche sérieux avec un horizon pratique affirmé.

C’est extrêmement intéressant et la pluridisciplinarité, la convergence de l’économie, du droit, de la sociologie et de la philosophie sur ces questions de réseaux et normes est en elle-même très positive.

> Visuels utilisés dans ce billet : 

A l’école Chateaudun, à Amiens, reportage d’Emmanuel Fradin, pour RSLN.
– Documenting: Facebook, Twitter, Flickr, par Ahmad Hammoud, dans l’album March of millions: Egyptian revolution 2011, licence CC

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