Prison Valley : quelques éléments pour décrypter un webdocumentaire record share
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Prison Valley : quelques éléments pour décrypter un webdocumentaire record

22 avril 2010

Souvenez-vous : il y a quelques mois, à l’occasion du Festival des quatre écrans, nous nous étions assez longuement arrêtés sur la thématique du webdocumentaire. A la toute fin de notre tour d’horizon, nous évoquions un projet en cours d’élaboration, baptisé Prison Valley. Celui-ci est visionnable en ligne depuis mercredi soir : nous vous proposons quelques éléments de making-of autour de ce projet, au budget a priori record pour ce nouveau format.

L’histoire – Cañon City et Florence, deux petits bourgades du Colorado, sont des cités-pénitenciers : 13 prisons, 36.000 habitants. Il y a un an environ, David Dufresne et Philippe Brault en ont longuement arpenté les rues. Le premier, ancien journaliste du service société de Libération, de i-Télé puis de Médiapart, est tombé dans le web il y a bientôt quinze ans – à l’époque des premiers webzines. Le second est photographe de l’agence Oeil Public.

A défaut de rencontrer les détenus, ils ont échangé avec les habitants de cette vallée un peu paumée. Du motel du coin à la moindre échoppe, en passant par les églises locales, toute la vie tourne autour de l’univers carcéral.

Le format – Prison Valley, c’est d’abord un site internet, où l’on peut naviguer comme invité ou s’enregistrer. L’internaute est ensuite laissé relativement libre de la manière dont il va consommer le documentaire : de manière linéaire, en sautant des étapes, en s’arrêtant autour de certains personnages, en regardant une galerie photo, … . Au total, les vidéos, visionnées de manières linéaires, ont une durée de 59 minutes.

Le schéma narratif global proposé est somme toute assez classique : le récit, et donc la navigation, sont construits autour de la route. « L’histoire principale suit cette fameuse route, qui s’est imposée à nous comme fil conducteur quand nous étions sur place. Ensuite, libre à chacun de prendre des chemins de traverse, des bifurcations », résume David Dufresne. Le site s’ouvre donc par une séquence embarquée, où l’on découvre la vallée :  

La manière de travailler – On ne réalise pas un webdocumentaire comme un docu télé ou un reportage de presse écrite. C’est principalement le travail du photographe, Philippe Brault, qui a nécessité quelques adaptations : pour reconstituer une chambre d’hôtel à 360 degrés, par exemple, il faut multiplier les prises de vues : « J’ai fait des gros plans sur un micro-ondes, sur un bout de scotch … Prison Valley, au total, ce sont près de 10.000 clichés. Ce n’est évidemment pas la même démarche que pour un reportage papier ou une expo, pour lesquels je ramène une soixantaine de photos d’un reportage », explique-t-il.

Côté production, on est entre la production d’un jeu vidéo et cele d’un film. Il y a deux semaines, lors d’une conférence de presse de présentation du projet, auteurs et producteurs ont présenté le document qui a guidé leur travail : une sorte de plan de montage-synopsis, longs de plusieurs mètres, présentant l’ensemble des séquences.

L’interactivité – Comment tirer pleinement profit du web et dépasser tous les éléments que l’on pourrait par exemple retrouver dans un DVD (le récit linéaire) accompagné de bonus (les a-côté) ? Joël Ronez, patron du web chez Arte France, mise sur l’interactivité : des "chats" seront organisés autour du thème de l’univers carcéral, et les internautes ont la possibilité de poser des questions à certains personnages du webdocu, qui pourront, s’ils le souhaitent, y répondre. Accéder directement aux sources des journalistes : c’est sans doute là l’une des vraies innovations.

La carte des réseaux sociaux est également jouée, avec Facebook et Twitter – pour les utilisateurs du site de micro-blogging, ne cherchez pas plus loin, le message du type « x vient d’entrer dans sa chambre au Riviera Motel à Florence, Colorado – route impressionnante ! #prisonvalley » qui se répète un peu partout depuis mercredi soir est propulsé automatiquement lorsqu’un visiteur choisi de s’enregistrer avec son compte Twitter. Même si cela énerve un peu certains : edit du 23/04 : Devant l’énervenement de beaucoup d’utilisateurs (voir la capture ci-dessous), le tir a été corrigé vendredi ..

Le rapport à la télévision – 59 minutes de vidéo de manière linéaire, cela aura sans doute fait tiquer les spécialistes de l’audiovisuel : c’est, à peu de choses près, la durée assez classique d’un documentaire télé (la case classique est de 52 minutes). Arte en diffusera d’ailleurs une version télé, le 12 juin dans l’après-midi. Mais ne dites surtout pas à Joël Ronez que le webdocu est un produit dérivé du documentaire télé : « C’est précisément l’inverse : tous les efforts ont été concentrés sur le web, nous voulions une identité éditoriale web. L’acquisition par l’unité documentaire d’Arte est d’ailleurs intervenue assez tard », assure-t-il.

Le budget – Le budget total de production de Prison Valley se monte à 230.000 euros. A titre de comparaison, un webdocumentaire plus simple, comme Le corps incarcéré, diffusé sur LeMonde.fr, pèse 30.000 euros quand l’ensemble des docus proposés par France Télévisions dans la série « Portraits d’un nouveau monde » ont coûté 450.000 euros ; de l’autre côté de la balance, le docu Home, de Yann Arthus Bertrand pèse 12 millions d’euros.

Arte.tv, qui consacre chaque année deux millions d’euros à la production de contenus, et Upian, société de production spécialisée dans les nouveaux médias, ont chacun apporté 70.000 euros. Le budget a été complété par une aide conséquente du centre national du cinéma et de l’image animé, le CNC, dont nous avions déjà souligné le rôle très important dans l’écosystème du webdocu : l’établissement public a financé à hauteur de 90.000 euros le projet.

Le business model repose donc encore très largement sur des aides et des subventions, le seul acteur privé du tour de table, Alexandre Brachet, patron de Upian, reconnaissait ainsi être pour l’instant déficitaire sur le projet.

Les objectifs – Joël Ronez (Arte France) espère un million de vues sur l’ensemble des vidéos proposées sur l’ensemble de la période de promotion du site, jusqu’au 29 juin, et 400.000 visites sur l’URL dédiée. Des accords de visibilité ont été négociés avec France Inter, Libération et Yahoo.

> Pour aller plus loin : 

L’essor du webdocumentaire, un reportage de France 24

Plusieurs articles consacrés à Prison Valley sur le site Linterview.fr

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