Quand les sites d’info réfléchissent à leur avenir share
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Quand les sites d’info réfléchissent à leur avenir

23 octobre 2010

(visuel : The Paper Boy, par MBG_photos, licence CC)

L’article est-il une forme dépassée ? Que se passerait-il si les éditeurs pouvaient établir une rentabilité individuelle des journalistes  ? Et si l’avenir des pure players passait par la diversification de leurs revenus ? 

Voici quelques-unes des questions abordées vendredi 22 octobre, lors d’une table ronde réunissant Frédéric Filloux (journaliste, éditeur de la Monday Note), Emmanuel Parody (publisher, CBS Interactive), Francis Pisani (journaliste, blogueur sur Transnets), Cyril Zimmermann (PDG, Hi-Media, une régie publicitaire), et Pierre Haski (fondateur de Rue89), organisée par le Spiil, à la maison des métallos, à Paris.

Nous vous proposons quelques notes prises lors de ces échanges entre « dirigeants, ex-dirigeants et conseillers de dirigeants de médias », selon la jolie formule de Vincent Truffy, sur Mediapart. Les citations sont rapportées sans guillemets, la prise de note était délicate dans le noir de la salle, mais nous avons essayé de rester le plus fidèle possible aux argumentations.

> Deux mots du cadre

La presse en ligne se structure et s’institutionnalise. En octobre 2009, plusieurs publications web se sont ainsi organisées en un « syndicat de la presse indépendante d’information en ligne » (Spiil), pendant web des structures de représentation et de lobbying traditionnelles des médias, telles que le Syndicat de la presse quotidienne nationale, le Syndicat de la presse hebdomadaire, … . Le Spiil s’est notamment illustré autour du dossier des aides publiques à la presse en ligne – voir également notre billet : « L’indépendance des pure players de l’info est-elle soluble dans les aides d’Etat », de décembre 2009.

La « journée d’études » organisée par le Spiil mixait donc ateliers 100% pratiques, et sessions plénières davantage ancrées dans la réflexion et la prospective. C’est dans ce dernier cadre que se sont tenus les échanges que nous vous rapportons ci-dessous.

> Gratuit ? Payant ?

Le débat du gratuit et du payant est évidemment vieux comme les premiers sites d’infos. Mais des évolutions apparaissent : le critère du nombre de pages vues et des visiteurs uniques, actuel graal des acheteurs d’espaces, n’est pas forcément le plus pertinent, estiment, relativement à l’unisson, les participants.

Et les modèles se diversifient : Rupert Murdoch, grand patron des médias anglo-saxons (New York Post, MySpace ou Fox News) vient ainsi de passer le Times anglais derrière un mur 100% payant, où les informations ne sont accessibles qu’aux seuls abonnés. Une question « idéologique » affleure d’ailleurs : ce débat « gratuit » vs « payant » peut-il être rapproché de celui du web ouvert et du web fermé, largement diffusé par Chris Anderson cet été dans son article intitulé : « Le web est mort » ?

Cyril Zimmermann : On en pense ce que l’on veut sur le fond, mais la décision de Rupert Murdoch est excitante, fascinante, même. Il prend là un risque industriel majeur, qui fera peut-être évoluer les lignes, même s’il a peu de chances de succès. On sait de toute façon que chaque business model reposera sur un dosage gratuit / payant où le curseur se déplacera, selon les sites, de zéro à cent.

Francis Pisani : Cela n’est pas sans rappeler le débat sur la mort du web, lancé par Chris Anderson, mais également et surtout, par Jonathan Zittrain (voir une présentation ici). Selon Zittrain, il faut effectivement des espaces fermés sur le web, et il va y en avoir de plus en plus … mais il faut également miser sur la capacité « regénératrice » du web, c’est un territoire de luttes, il faut y prendre place.

Frédéric Filloux : En matière d’info, comme pour le reste de l’internet, nous allons effectivement de plus en plus vers des univers clos. Mais c’est avant tout un choix pragmatique, plus qu’idéologique.

> Qualification des visiteurs et diversification des revenus 

Frédéric Filloux : Tous les visiteurs uniques ne sont pas égaux. Il faut se demander : « Quels sont les internautes à valeur », et mieux qualifier les visiteurs. La durée du temps de visite sur un site, c’est un exemple. Aujourd’hui, un site comme Rue89 n’a pas trouvé un public suffisant pour se financer via ses seuls contenus, qui ont pourtant une qualité journalistique superbe. Le business du journalisme n’est plus un modèle viable.

Pierre Haski : Effectivement, un tiers du chiffre d’affaires du Rue89 provient des activités de formation proposées par Rue89 (voir aussi ici, un entretien RSLN avec Pierre Haski). Mais pour nous, c’est tout sauf une concession ! C’est un prolongement naturel et cohérent de nos activités éditoriales. Nous avons un savoir-faire, une expertise, qui s’exprime dans nos contenus, et que nous pouvons transmettre. C’est un choix qui préserve le journalisme.

Francis Pisani : Il faut se mettre à jour ! Sur internet, le financement ne repose pas que sur la pub. La diversification, cela mérite que l’on en parle, et pas qu’un peu.

Cyril Zimmermann : La vente de contenus à l’unité ne pourra pas se faire à un coût supérieur à celui de quelques centimes par article. Mais il y a derrière cette question quelque chose de l’interrogation entre les rôles respectifs de l’éditeur et du journaliste. En vendant de manière délinéarisée, l’éditeur va très rapidement pouvoir mesurer quel journaliste est rentable … et qui ne l’est pas. Le danger serait alors de perdre l’aventure éditoriale collective, pour propulser quelques journalistes-blogueurs « stars ». Journalistes et éditeurs doivent pouvoir se retrouver autour de buts communs.

> L’article est-il mort ?

Emmanuel Parody : Pour tous les nouveaux supports, il faut se poser la question du format de l’article. Un exemple tout simple : aujourd’hui, pour les articles des versions mobiles ou tablette des sites de mon groupe, je dois réclamer la rédaction de chapô … qui n’avaient plus vraiment court sur les versions web.

Plus généralement, il faut surtout se garder de répéter sur les mobiles ce que nous avons fait sur le web, où l’on a d’ailleurs trop facilement trop tenté de transférer ce que l’on faisait sur le papier. Bref, ce qui est stimulant, avec le mobile, c’est que l’on pourrait presque dire qu’il faut se déconstruire des habitudes du web.

Francis Pisani : Il faut remettre en question l’article. La matrice espace-temps évolue est totalement chamboulée par internet : la distance virtuelle et le temps réel bouscule nos vieilles habitudes, et cela va exploser les formes habituelles du « récit », soit un article présenté selon la forme aristotélicienne  classique : début / milieu / fin. Que l’on pense notamment à ce que veut dire couvrir un événement sur Twitter … .

Le récit va de plus en plus se structurer autour d’éléments modulables, et ceux-ci peuvent être repérées par des machines ou par des hommes. Bref, nous allons de plus en plus faire des articles qui vont chercher les lecteurs sur tous les écrans où ils se trouvent.

> A lire, ici et ailleurs :

Sur la journée du Spiil :

« Chacun cherche son cash », de Vincent Truffy, sur Mediapart (le site est l’un des piliers du Spiil).

« [Spiil], journée de la presse en ligne » : le « live » assurée par le blogueur [enikao], sur Owni :

« La presse en ligne va-t-elle révolutionner sur les médias en s’appuyant sur l’interactivité ? » @rrêt sur images a enregistré une émission spéciale depuis la journée du Spiil. Avec Yann Guégan (Rue89) et Clémence Lemaistre (20minutes.fr) [contenu payant]  

Sur le journalisme en ligne :

Making-of : « Pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne ? »  

Notre dossier : « L’information est-elle prête pour sa révolution ? »

Un billet : « Journaliste à l’heure du web : comment ça marche ? »

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